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BECHIR HIZEM
UNE PASSION LE PATRIMOINE

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Notre jeune architecte est passionné de patrimoine. Un peu naturellement, porté par sa sensibilité, Béchir Hizem cherche à faire revivre des demeures défraîchies par l’âge, il tente d’y réactiver des atmosphères dans lesquelles il fait bon vivre. Chaque projet est une histoire particulière qu’il partage avec ses commanditaires. Il nous raconte sa passion et nous fait part de quelques-unes de ces maisons dans lesquelles il a insufflé une nouvelle vie.

Qu’est-ce qui vous motive en architecture ?

Je vais vous raconter une anecdote qui, je crois, exprime bien ma propre sensibilité à l’architecture. J’avais alors 7, 8 ans, j’étais chez mes grands-parents qui habitaient dans la médina à Monastir. Ma grand-mère s’apprêtait à aller à un mariage dans une maison voisine et je l’accompagnais. L’expérience de ce parcours a imprégné ma mémoire. C’était une après-midi d’été, j’ai le souvenir de ma grand-mère qui finissait de se préparer dans la skifa,  elle sortit de son sac sa petite boite de souak, son flacon de khôl, s’aspergea d’eau de Cologne, se drapa dans son sefsari de soie. Ses gestes emprunts d’élégance, qu’elle réalisait comme un rituel, révélaient l’importance qu’elle accordait à l’événement. J’entends encore le son caractéristique de la porte d’entrée en bois massif qui se refermait derrière nous, et son heurtoir qui claquait.

Passé le seuil, à peine sortis de la pénombre fraîche de la maison, le changement d’ambiance fut brusque. Nous fûmes happés par la chaleur de la rue, éblouis par la lumière intense du zénith. La ruelle était déserte, personne n’osait encore sortir, c’était le moment consacré à la sieste. Encadré de murs blanchis à la chaux et ponctué de portes et de fenêtres de différentes factures, le chemin tortueux dissimulait son issue. A peine au bout du deuxième tournant, attiré par le son de la musique d’une troupe féminine qui se rapprochait de plus en plus, sans qu’on puisse en distinguer la source, je réalisais que nous étions déjà parvenus à l’impasse privative. D’un geste naturel, ma grand-mère poussa une des portes entrouverte, et nous nous retrouvâmes dans une skifa meublée d’un banc en bois. Caressés par le léger courant d’air qui nous baignait, nous nous sentions apaisés. Au fond de ce vestibule nous franchîmes une seconde porte, à double battant, pour atteindre le but de notre périple. Je crois que l’enfant que j’étais, ne se lassa pas de s’abandonner à cette scène qui  s’offrait à lui, emplissant ses yeux et mettant tous ses sens en éveil. Le volume du patio ombragé par le khbe, héritage du velum romain, avec ses murs richement revêtus de carreaux de faïence multicolore, rehaussés d’encadrement de portes en pierres sculptées, de fenêtre en fer forgé, campait le décor. On entrevoyait à travers les portes des chambres ouvertes, un foisonnement de couleurs et de décor qui laissaient deviner, en fond de plan, un intérieur chargé de mystère. Nous étions immergés dans une scène féerique et festive. Entourée d’une assistance féminine, bruyante et bariolée, la mariée, une jeune femme belle comme le jour, toute d’or, de soie et de dentelle vêtue, tendait gracieusement la main à la hannena …. C’est cette atmosphère que je tente de retrouver dans mes projets.

Chaque architecte a une façon de travailler, une sorte de rituel qui fait émerger le projet, quel est le vôtre?

Généralement les personnes qui viennent me voir pour une nouvelle conception, ont déjà un aperçu sur mon travail. Ce qui caractérise la plupart de ces futurs habitants, c’est leur désir de se loger dans un cadre qui ait une âme, une empreinte identitaire, à l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Ainsi, le temps que je prends pour donner forme à la première ébauche du projet est, en majeure partie, passé à établir un lien avec eux. Je multiplie les rencontres et les discussions avec le commanditaire et les différents membres de la famille. Souvent, cela se passe dans un cadre convivial, autour d’un café, d’autres fois sur le site d’intervention. À l’issue de l’échange, je parviens à récolter assez de données propres à m’orienter sur le goût, les aspirations et la façon de vivre de mes clients, ainsi que sur l’ampleur des transformations envisageables et les limites techniques imposées. En d’autres termes nous finissons ensemble par rêver le projet. Nous finalisons le choix du parti architectural, après avoir déterminé le programme. En vue de préciser le champ de référence duquel nous allons nous inspirer, je fais part à mes commanditaires d’une documentation photographique dont je dispose et les emmène en visite dans la médina de Tunis et dans certains monuments anciens. Cela permet aussi aux personnes concernées d’expérimenter les ambiances que j’ai l’intention de créer pour eux. La première esquisse que je présente au client est, souvent, une impression format A4 qui constitue la mise au propre d’une ou de plusieurs ébauches que j’aurai faites sur n’importe quel support en papier, parfois même être l’enveloppe d’une facture.

La présentation de l’esquisse, est en réalité aussi une séance de travail. Sur ce même papier, utilisant des stylos de couleurs différentes, tout en écoutant les remarques des clients, je reprends certaines parties du projet, j’annote et fais des croquis d’ambiances ou des schémas. Il faut dire qu’une fois l’idée directrice formulée, le projet ne cesse d’évoluer. Au cours de la réalisation, l’intervention des artisans et la concrétisation des ambiances et des points de vue confirment les choix de départ ou contribuent à les modifier quelque peu.

Le mot de la fin

Je voudrais, tout d’abord, exprimer ma gratitude aux enseignants qui m’ont aidé à réactiver ma mémoire des lieux et ont éveillé ma sensibilité à l’architecture traditionnelle, je ne les en remercierai jamais assez. Je pense, particulièrement, à Salma Hamza et Fadhel Dérouiche, Inchirah Hababou, Leila Ammar, Fakher Kharrat,  qui à l’occasion de voyages d’étude à Tozeur, Nefta, Hammamet ou Mahdia, ou de visites guidées dans la médina de Tunis, m’ont permis de retourner à mes sources. Ces enseignants nous poussaient, non seulement à connaître les lieux, mais et à nous intéresser à leur histoire. En plus des exercices académiques de relevés ou de croquis, ils nous incitaient, également, à rencontrer les personnes chez elles pour apprécier leur vécu. Je leur en serai reconnaissant pour toujours. Une mention spéciale pour Moncef Debbabi qui a guidé mes premiers pas dans le métier et a su m’encourager et révéler ma sensibilité aux références traditionnelles tunisiennes.

C’est sur leurs pas, que je milite contre la standardisation de l’architecture et son lissage globalisé. Ma démarche n’est pas historiciste, au contraire, elle vise le renouvellement de l’architecture locale au risque de sa disparition à jamais, et avec elle notre propre diversité culturelle. Je crois dans le potentiel de notre patrimoine architectural à se renouveler, à répondre à nos exigences et aspirations les plus actuelles en termes d’habitabilité, mais également, à contribuer à la valorisation et au développement de savoir-faire locaux et ainsi au rééquilibre de l’économie du projet en faveur de l’artisan plutôt que du revendeur de matériau.

Propos recueillis par Alia Sellami

Article paru dans Archibat n°44 – Juillet 2018

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