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Dar Chékir ou le retour du “wist-eddar”

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La nouvelle périphérie de Sousse, ressemble aujourd’hui à tous les lotissements résidentiels des villes tunisiennes : des maisons individuelles, des villas, sagement alignées le long de rues rectilignes non arborées, forment un environnement pavillonnaire relativement dense et homogène, bien qu’il soit quelquefois interrompu par des immeubles d’habitation isolés. Les maisons sont du même type, mais aux architectures très éclectiques, à rez-de-chaussée et un étage, construites au centre d’une parcelle dont la taille moyenne varie de 400 à 600 m², sur le modèle de la villa dont on sait qu’elle a été importée et diffusée massivement dès la fin du 19ème siècle en Tunisie.

La règlementation, qui date du Protectorat, impose d’ailleurs aux constructeurs de reculer les façades de la maison de 3 à 4 mètres par rapport à la limité parcellaire. Il s’ensuit qu’il est presque impossible pour un propriétaire d’une de ces parcelles d’y construire une maison à cour – “wist eddar” – s’il lui venait à l’esprit de réaliser une maison traditionnelle à cour centrale. La règlementation impose donc, de fait, depuis 1943 de construire une maison sans cour intérieure. Mais par ailleurs des portiques, galeries, vérandas et balcons agrémentent et animent les façades de la maison exprimant clairement leur ouverture, quasi exhibitionniste, vers l’espace public.

De ce paysage sans charme, une villa se démarque nettement par son architecture contemporaine, celle que la famille Chékir vient d’achever en 2017, sur une parcelle d’angle. Une parcelle qui avait été achetée parce qu’elle devait être en face d’un parc public, projet malheureusement abandonné pour être remplacé par un lotissement d’immeubles de grande hauteur… Une maison sans décor extérieur, sans tuiles vertes, dont la partie centrale se développe et s’étend sur la zone non aedificandi de la parcelle par de curieuses excroissances orthogonales aux ouvertures rectangulaires partiellement obstruées par des moucharabiehs… Un langage tout à fait nouveau dans le paysage du quartier existant.

Il faut visiter la maison pour s’apercevoir qu’à l’étrangeté incongrue de ces façades, s’ajoute la présence, forte et signifiante, d’une cour intérieure autour de laquelle se distribuent les pièces principales. Hatem Ben Rayana, l’architecte talentueux qui a dessiné et suivi le chantier de la maison, nous dit : « Madame et Monsieur Chékir, les commanditaires, voulaient une maison à cour centrale qui pourrait leur rappeler la maison traditionnelle familiale dans laquelle ils avaient vécu leur enfance ». Et l’architecte d’ajouter que lui-même est un partisan convaincu de la cour intérieure dont il pense qu’elle est l’élément majeur, fondamental, incontournable, de la maison tunisienne. Il pense également que, sans cette cour, la maison ne devient plus qu’une vulgaire villa conforme et soumise aux règles de la typologie résidentielle dominante en Tunisie aujourd’hui. Il faut reconnaître que cette demande de “wist eddar” n’est pas courante dans un pays où, semble-t-il, la tradition architecturale ne s’exprime plus que par des éléments décoratifs plaqués sur les façades (tuiles vertes, arcades, panneaux de céramiques, etc…) ou par la présence de banquettes formant un U ou un L dans le salon principal. Dans un pays où, depuis longtemps le langage architectural du Mouvement Moderne, a pu s’imposer et, tel un tsunami, balayer toute référence à la tradition de la “dar ‘arbi”.

Le lecteur l’aura compris la maison Chékir est un objet unique, voire exceptionnel. Analysons le plan et voyons comment la maison est structurée. Le visiteur ne rentre pas directement dans la maison et pénètre d’abord une sorte de petite impasse, une driba ouverte, pour accéder dans la première pièce de la maison, une première skifa sur laquelle s’ouvre une petite pièce utilisée aujourd’hui comme bureau. De cette première skifa on peut accéder dans la cour par une deuxième skifa, en fait un petit dégagement, qui s’ouvre sur le portique de la cour et sur l’escalier qui monte à l’étage. La cour est naturellement l’élément déterminant de la maison, par sa centralité, par sa taille et par son traitement architectural. Elle a une double hauteur et est couverte par une verrière horizontale ouvrante. Le visiteur est obligé de la traverser pour aller dans les pièces du rez-de-chaussée : beit elkaad, un premier petit salon pour la famille ; beit elmejliss, le salon principal configuré en forme de T avec un large kbou à banquettes et deux petites alcôves ; beit elftour, la salle à manger ; et enfin la cuisine. Ces quatre pièces ne sont pas reliées entre elles et, comme dans la maison traditionnelle, le visiteur doit, chaque fois qu’il est dans l’une de ces pièces, traverser la cour pour aller dans une autre pièce. Ce dispositif permet ainsi de garder l’identité et l’autonomie des pièces les unes par rapport aux autres, mais surtout de maintenir l’intégrité de la configuration formelle géométrique du salon principal. Mais contrairement à la maison traditionnelle la composition du plan de cette villa, n’est pas ordonnée par deux axes de symétrie qui se croisent au centre géométrique de la cour, mais plutôt par deux axes de composition visuelle parallèles et orientés tous deux est-ouest.

Le premier axe de composition visuelle, le plus important, est celui qui relie la cour, wist eddar, au salon principal, Beit elmejliss, formant le long d’un axe central un groupement binaire séquentiel. La cour, le premier espace de cette séquence, est de plan carré et sa géométrie est rigoureusement règlée par deux axes médians de symétrie qui se croisent en son centre. Le premier, majeur, est celui que l’on vient de mentionner, et le second celui qui lui est perpendiculaire. Il en résulte que, malgré le caractère primordial de l’axe qui relie et oriente la cour vers le salon principal, la composition de la cour est nettement circulaire : les éléments qui constituent les quatre façades ayant exactement le même rythme, les mêmes dimensions et proportions répétitives et régulières réglées par symétrie aux deux axes médians. Ce caractère circulaire est renforcé à l’étage par la répétition quasi mécanique des ouvrages de bois sculpté qui encadrent les ouvertures de la galerie haute. Dans cette perspective, il faut noter la pliure des fenêtres d’angle qui renvoie évidemment au cercle en niant l’angle droit que forme l’intersection de deux façades. Un hommage à la tradition architecturale, mais aussi un clin d’œil complice à ceux qui la connaissent et l’ont bien comprise (comme le regretté Bernard Huet par exemple).

Le salon principal est le second espace de la séquence, espace majeur de la maison. Il est, après la cour, la pièce la plus importante de celle-ci par sa taille, sa configuration en forme de T et sa position côté jardin. Il est l’espace vers lequel les visiteurs sont amenés à se rendre pour y être invités à s’asseoir. Il est, conformément à la tradition des grandes demeures tunisoises, en forme de T composé symétriquement sur l’axe médian de la séquence. Il comporte une première partie oblongue ponctuée à ses deux extrémités par une petite alcôve (certainement en référence aux seddas traditionnelles), et une deuxième partie, un kbou, une large alcôve ouverte sur la cour. Sa hauteur est double et il est largement éclairé dans sa partie supérieure par des baies vitrées doublées à l’extérieur par une résille de bois au dessin orthogonal faisant office de moucharabieh. Par cette configuration en T le salon se réfère explicitemnt à Beit elkbou  traditionnelle, toujours accessible de la cour et orientée vers elle : de cette manière le propriétaire d’une maison tunisienne traditionnelle et ses invités, avaient la possibilité, assis sur les banquettes adossées aux murs du kbou, d’apercevoir la cour à travers la porte restée ouverte1. Mais par ses ouvertures largement vitrées et ouvertes sur le jardin, le salon est également orienté vers le jardin. Le salon a ainsi une double orientation : la première vers la cour est imposée par l’orientation du kbou vers celle-ci, la deuxième vers le jardin est créée par les fenêtres horizontales qui s’alignent
au-dessus des banquettes. Il s’ensuit que cette double orientation du salon, donne l’impression que le salon tourne le dos au jardin alors qu’il est largement éclairé par des fenêtres ouvertes sur celui-ci. Cette situation ambiguë et contradictoire, est d’ailleurs justifiée par l’architecte qui rappelle que la cour est l’élément primordial de la maison vers laquelle les invités, une fois assis sur les banquettes du kbou, doivent tout naturellement être orientés vers elle. Par ailleurs, on constate qu’il n’y a pas de porte-fenêtre dans le kbou permettant un accès facile et évident vers le jardin à partir du salon : les propriétaires et leurs invités sont alors obligés de suivre un cheminement latéral, par l’alcove sud, discret et confidentiel, pour accéder au jardin. Cette configuration alambiquée, est tout à fait curieuse et va à l’encontre du schéma moderne, aujourd’hui conventionnel, qui privilégie une liaison directe et centrale, par une ou plusieurs portes-fenêtres par exemple, entre le salon, la terrasse ou le jardin.

Le deuxième axe de composition visuelle est celui qui relie la salle à manger au riadh, ce jardin quadripartite inspiré du jardin persan. La salle à manger est située à l’angle nord de la maison, là où l’espace entre la construction et la clôture est assez grand, plus grand que celui de la cour, pour pouvoir y réaliser un jardin. Elle est reliée à celui-ci par un axe central à partir duquel les deux espaces sont configurés de manière symétrique. De la salle à manger, les propriétaires ont ainsi une vue perspective scénographique sur la figure centrée du riadh à travers la façade vitrée qui surplombe le jardin situé en contrebas. Cette relation essentiellement visuelle entre la pièce et le riadh, rappelle d’abord celle de la cour vers le salon principal, mais aussi celle que l’on trouve dans les maisons d’Ispahan dont le Talar (la pièce principale), est séparé de la cour-jardin par une fenêtre vitrail de double hauteur, l’orossi, dont la configuration ne permet jamais l’accès à celui-ci. Sans doute pourrait-on dire que l’architecte, en privilégiant le caractère visuel de la relation entre l’intérieur et l’extérieur, entre beit elmejliss et le makaad kbir, entre beit elftour et le riadh, au détriment d’une dimension fonctionnelle, plus vulgaire et conformiste, voulait-il exprimer de manière forte la dimension esthétique et scénographique de la maison Chékir.

Le côté ouest du terrain est réservé au garage (situé dans le prolongement de la driba) et à une dwiria, la cour de service, contigüe à la cuisine. Les chambres se distribuent à l’étage par une galerie couverte sur les quatre côtés. Trois chambres pour enfants occupent l’aile sud alors que la chambre principale et ses services (salles de bains, dressing room et toilettes) occupent l’aile nord-est. Au rez-de-chaussée l’espace résiduel entre la façade sur rue de la villa et la limite parcellaire, est de forme triangulaire due à la forme irrégulière de la parcelle. C’est dans cette zone, et particulièrement celle qui longe le salon central et la salle à manger, que l’architecte a dessiné un jardin composé de deux parties distinctes reliées par un axe visuel nord-sud.

La première est un petit espace minéral centré autour d’un bassin labyrinthe, le makaad kbir, axé sur beit elmejliss. Il a la particularité d’être couvert par une sorte de kiosque, un portique orthogonal de double hauteur, soutenu par des piles d’angle, limité latéralement en partie haute par une résille de bois peint, de type moucharabieh, et couvert par une poutraison de bois formant plafond ouvert : le tout ressemble étrangement à une volière monumentale dans la prolongation du salon principal. Il ne manque que les oiseaux pour faire penser aux volières que les souverains fatimides avaient fait construire dans leur fabuleux palais du Caire. Cette structure ouverte est d’ailleurs un élément déterminant, un marqueur identitaire de la façade sur rue.

La deuxième partie est le riadh lui-même, dont on a déjà dit qu’il était axé sur la salle à manger à partir de laquelle il pouvait être vu (axe est-ouest), mais aussi au makaad kbir par un axe nord-sud. Il est accessible par un premier angle proche de la cuisine et par un second angle proche du jardin précédemment décrit. Comme tout riadh conforme à la tradition du jardin paradis, il est rectangulaire, avec un arbre planté à chacun de ses angles, et quadripartite, divisé par deux canaux médians d’eau courante qui se croisent en son centre. Celui-ci est occupé par un haut kiosque en bois d’inspiration explicitement chinoise, qui entoure et protège une étrange colonne constituée par la superposition verticale de quatre fontaines vasques de céramique de couleurs vert et jaune (couleurs traditionelles de la céramique tunisienne, fabriquées à Nabeul), dont la taille va en décroissant du bas vers le haut. Ce kiosque, par sa hauteur et sa configuration originale, est une sorte de signature paysagère de l’architecte, exprimant la dimension plurielle de sa propre créativité.

Comme on l’a déjà dit, les volumes extérieurs de la maison ne sont pas décorés et la maison apparaît comme un jeu complexe mais simple de volumes orthogonaux, dont le plus visible est celui du kiosque (makaad kbir) déjà mentionné. Kiosque dont les ouvertures hautes sont fermées par un moushrabieh de bois peint en vert foncé, seul élément décoratif explicite de la façade sur rue. Par contre les murs et les sols des différentes pièces intérieures de la maison, sont généreusement couverts de carreaux de faïence, provenant de Nabeul, ce qui contribue à donner l’impression que la maison est très colorée et décorée. Le couvrement des murs suit les règles traditionnelles, les carreaux formant des panneaux rectangulaires encadrés par des bordures noires, et couronnés par des frises. Sur certains sols et murs les maîtres d’œuvre se sont permis quelques libertés avec les motifs traditionnels, choisissant des carreaux aux aplats de couleurs vives et unies. Mentionnons également le travail de menuiserie sophistiqué et savant, réalisé pour les fenêtres et mousharabieh, et en particulier pour les encadrements des baies libres de la galerie haute de la cour, qui témoignent d’un savoir faire décoratif et d’une qualité d’exécution remarquables.

On voit bien que cette maison est conceptuellement riche, avec ses références à des traditions locales et orientales diverses, avec ses compositions savantes aux effets visuels et scénographiques, avec ses géométries complexes mais rigoureuses. Autant de dispositifs savants qui témoignent de la maîtrise que l’architecte a su démontrer dans la composition architecturale et la configuration spatiale de la maison. Dispositifs qui, associés à la simplicité des formes, toujours rationnelles et jamais « gesticulatrices » et à l’effet visuel des séquences et promenades proposées aboutissent, in fine, à la réalisation d’une œuvre bâtie étonnante et certainement unique aujourd’hui à Sousse. Soyons certains que la culture architecturale de Hatem Ben Rayana lui a certainement permis de puiser en toute connaissance de cause, sans pastiche et sans folklore, aux sources inspirantes de la Tradition.

Texte : Serge Santelli, architecte

Article paru dans Archibat n°46 – Avril 2019

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