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Archéologie : Un patrimoine en perditionQu’est devenue Carthage ?

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Avant cette période, des Européens voyageurs, curieux ou ecclesiatiques faisaient des prospections à la recherche du pittoresque pour les uns ou de racines chrétiennes ou latines de certaines ruines antiques pour d’autres.

La période coloniale : 1881-1956

Le beylicat de culture musulmane, en fait, n’a jamais donné d’importance au patrimoine historique de la Tunisie. Les ruines ou Khirbats n’intéressaient plus personne, surtout après les avoir délestées de ce qui pouvait être réemployé dans les grandes demeures ou palais comme colonnes ou marbre…


Le protectorat français considérait le patrimoine, au début, comme des ruines de l’Antiquité, objets de prospection et de recherche archéologique centrées sur la mise en valeur du passé chrétien ou latin de la Tunisie. Cela pouvait justifier la présence coloniale… mais cela n’était pas le but de chercheurs illustres français qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour découvrir et mettre en valeur notre patrimoine dans toutes ses manifestations et apports.

Dès 1882, la recherche coloniale du «patrimoine» a été lancée avec l’acte de conservation des antiquités comprises comme ruines. Cet acte a immédiatement décrété l’interdiction d’exporter les antiquités. Cette recherche a revêtu tout de suite une grande importance et a connu plusieurs dimensions et orientations qui finiront par reconnaître et couvrir toutes les périodes de notre patrimoine.


En 1910, un Code des antiquités fut érigé, personne ne pouvait plus intervenir sur les ruines sans en référer aux autorités compétentes. Des protections furent également érigées pour protéger les monuments musulmans.


En 1881, Lavigerie voulait que Carthage devienne la capitale de la Tunisie et peut-être de l’Afrique du Nord ,en insistant sur son passé chrétien. Les recherches du père Delatre (1875-1932) illustrent cette dimension pro-chrétienne et latine de notre  histoire. D’autres chercheurs ont privilégié les dimensions romaines et latinistes de notre patrimoine  dont Saumaque Gaukler, Poinssat et d’autres encore qui, en fouillant le Centre et le Nord-Ouest, vont participer très fortement à mettre en valeur notre patrimoine.
D’autres chercheurs français vont démontrer que le passé tunisien n’est pas  uniquement latin, mais qu’il est aussi phénicien, punique ou numide. Pierre Cintas, en 1940, a illustré cette tendance. Dr Carton, en découvrant le tophet de Carthage et de Tunissup et de Henchir Faouar, va enrichir la connaissance de notre patrimoine dans ses aspects phéniciens et puniques.
La recherche archéologique ou historique de G. Marcais, de L. Goloir, de Alexandre Lesine, ou plus proche de nous, de Jacanes Renault, vont compléter le tableau et vont ajouter à la connaissance de notre patrimoine sa dimension musulmane ou contemporaine.


Cette période a été en difinitive bien appréciée et mise en valeur tout autant que les autres composantes de notre patrimoine. Nous voulons ici rendre un vibrant hommage à tous ces chercheurs français, à ces hommes qui ont tant donné et notre patrimoine sans qu’ils soient remerciés pour cela. Notre devons à Coudray de la Blancheur, à G. Gauckler, à L. Poinssot ou à G. Picard, une grande gratitude pour avoir donné à notre patrimoine son allure presque définitive d’aujourd’hui sans l’avoir détérioré ou porté atteinte à son intégrité.

Mise en valeur


Cette attitude respectuese par rapport à nos biens culturels, les actions de leur mise en valeur scientifique et culturelle ont été peut-être l’occasion pour ces chercheurs pour gagner en notoriété et gloire scientifique, mais ils ne se sont jamais appropriés un seul objet pour eux-mêmes. Les objets archéologiques découverts sont restés en Tunisie, bien conservés dans nos réserves ou bien ornent nos musées de toute leur splendeur.


Les sites archéologiques fouillés sont restés en outre intacts. Aucun site archéologique, aussi modeste soit-il, n’a été violé. Les inventaires réalisés au niveau meuble ou immeuble ont été quantifiés. Les collections ont été sauvegardées. Cette tradition a perduré pendant la période coloniale. Est-ce que l’INAA lorsqu’il est créé va continuer cette attitude de respect et de sauvegarder de notre partrimoine. L’INP saura-t-il maintenir les mêmes exigences et continuer à préserver l’essentiel de notre patrimoine? L’INP saura-t-il développer ce riche patrimoine en réalisant de nouvelles fouilles et découvertes ou bien allait-il se contenter de gérer ce que les chercheurs de la période coloniale ont mis en valeur comme biens culturels archéologiques, ou comme structures de sauvegarde et de gestion de sites ou de musées. En fait, allons-nous nous contenter de gérer seulement les structures créées par les autorités du protectorat?

La période de l’indépendance


A l’indépendance de la Tunisie en 1956, l’archéologie ne pouvait pas être prise en charge par des Tunisiens dans la mesure où aucun d’entre eux n’a été formé dans le domaine.


Seuls Fendri (dessinateur) ou Zbiss (ex-agent facilitant l’entrée aux mosquées) ont dû prendre en charge provisoirement tout le secteur de l’archéologie. Des techniciens de sauvegarde, de restauration ont été très actifs pour sauver les sites de Dougga  et d’autres sites. Ces techniciens comme Mongi Beloudhnen et Allagui ont appris sur le tas le métier de technicien archéologue et seront pendant longtemps de vrais agents de sauvegarde et de restauration. En 1957-1961, Hassen Hosni Abdelwahab, à l’âge de 75 ans, fut nommé à la direction de l’INAA.


1961-64 : intérim de Abdeljaoued (chef de cabinet du ministère de la Culture). Hachem Sebri fut également chargé pendant quelque temps de la gestion de l’INAA.

A partir de 1958, la formation de dizaines et de dizaines de chercheurs fut promue :  M.Chebbi, Chebbouh, Slim, Yacoub, Bouterraâ, Nabli, Ghrib, Mtimet, Driss, Zoghlami, Fantar,  etc. L’INAA est alors structuré  selon un organigramme établissant une division du travail des chercheurs intégrant ainsi quatre centres:
– Un centre de recherche
– Un secteur muséographique
– Un secteur des monuments historiques
– Un secteur des arts et traditions populaires.
Cette organisation fut progressivement établie et fut renforcée surtout par Azzeddine Beschaouch qui prit la direction de l’INAA en 1973 et ceci jusqu’en 1982.
Beschaouch, brillant épigraphe, sut  renforcer le corps scientifique et développer des projets de coopération internationale et susciter des campagnes de fouilles très intéressantes et de classement de sites en patrimoine mondial. Cette action de Beschaouch fit connaître l’INAA  grâce à des publications (Africa) et à beaucoup de séminaires scientifiques. Beschaouch ne s’est malheureusement pas contenté d’agir au niveau du patrimoine pour mieux le structurer. Il a préféré de plus en plus se situer sur un plan de plus en plus politicien.
Fantar remplace Beschaouch de 1982 à 1987 et eut tout le temps pour continuer le travail de ce dernier et pour publier une thèse monumentale sur la période phénicienne et punique.
Riahi sera directrice de 1987 à 1992.
Abdelaziz Daoulatli  (1992-1997) sera un directeur qui va marquer l’histoire de l’archéologie en Tunisie. Daoulatli opéra un changement capital dans le travail de l’INAA devenu INP (Institut national du patrimoine). Le changement de dénomination ne sera pas la seule action de Daoulatli.
Porteur d’un projet, Daoulatli promut une réforme globale et structurelle de l’INAA. Il travailla à ériger avec beaucoup de chercheurs  le code du patrimoine intégrant l’institut dans la culture passée mais aussi  présente de la Tunisie. Il saura trouver les financements (Banque mondiale) pour la mise en valeur de sites et insérer le patrimoine dans le développement économique durable, créa l’école de Tunis…
Daoulatli préconisa la création de conservateurs et la régionalisation du patrimoine et a créé l’ANEP (Agence du patrimoine).

Boubaker Ben Fredj fut promu par le ministre de la Culture de l’époque directeur de l’INP de 1997 à 2002 alors qu’il ne faisait pas partie du corps scientifique de cette institution.


Ben Fredj continua les activités formatrices de l’INP en devenant directeur également de l’Ecole de Tunis et en s’associant à l’activité de recherche (du moins financièrement) de l’Ipamed. Ben Fredj octroie beaucoup d’autorisation de bâtir sur des terrains non construisibles. Il fut remplacé par Béji Ben Mami de 2002 à 2008.


La déperdition  de Carthage


Ce dernier sera le directeur le moins prolifique de l’INP. Il saura réduire les activités de ce dernier à des actions d’entretien de ce qui a été réalisé par d’autres directeurs tels que Beschaouch ou Daoulatli. L’école de Tunis disparut avec lui. La politique menée consistera à appuyer des demandes de déclassement de certains sites archéologiques de Carthage au profit de certains membres de la famille régnante. Des décrets de déclassement eurent lieu, préparés techniquement, dit-on, par Ben Mami, Zangar et Aïcha Ben Abed. Le dernier en date est celui de 2008 et qui porte le n°2008-33-51 du 27 octobre 2008 déclassant une parcelle du parc archéologique Carthage-Sidi Bou Saïd de 2.987m2.


Ben Mami fut remercié pour ses actions et gratifié du poste de maire de Tunis. N’est-ce pas rentable de détruire notre patrimoine?


Le site archéologique de Carthage-Sidi Bou Saïd a été classé patrimoine mondial  en 1979. En principe et à ce titre, il est protégé par la communauté internationale et par l’Unesco. Il devient intouchable et inviolable.
Cette protection est devenue  nationale quand il y a eu promulgation du décret le classant site de Carthage sous le titre 85-1246 du 1er octobre 1983.


Malgré cette double protection internationale et nationale, un bénéficiaire anonyme a obtenu cinq décrets de déclassement. Qui est ce bénéficiaire si ce n’est la haute autorité de l’Etat ou sa famille?

Le premier décret concerne huit hectares du site archéologique de Carthage.
Ce premier décret de déclassement est daté du 4 septembre 2006. Il concerne le titre foncier 67.678. Qui en est le bénéficiaire?
Le deuxième décret de déclassement concerne quatre ha du site archéologique de Carthage. C’est le décret 68 du 17 avril 2007. Il couvre le titre foncier 67-679 et  le titre 66-093. Qui a bénéficié de ce décret de déclassement si ce n’est son propre signataire? D’autres décrets de déclassement ont été promulgués toujours concernant le site de Carthage.


Evidemment, l’action de l’INP pour organiser notre patrimoine,  mettre en valeur ses aspects les plus variés et les plus riches, fut réalisée par des chercheurs quelquefois peu connus mais patriotes et de haute valeur scientifique. Nous voulons parler de ces dizaines et dizaines de ces courageux militants qui ont produit du savoir et entretenu grâce à leur savoir-faire notre patrimoine dans toute sa variété, dans tous ses secteurs et domaines, à travers toutes les époques de notre préhistoire et histoire… Personne ne peut réduire le travail des chercheurs de l’INAA-INEP dans la recherche, la sauvegarde et la restauration à celui des directeurs de cette institution. Comment peut-on sous-estimer le travail de Yacoub, de Mtimet, de Graquet, de Khanoussi, de Baâziz, de Nabli, de Chebbi, de Chelbi, de Louhichi, de Baklouti, de Bellazrag, de Ben Younès, de Skik… de Sethoum, de Skhiri, de Ferchiou, de Driss, de Gafsi. Comment peut-on oublier ces chercheurs qui passionnément ont fourni des efforts énormes pour sauvegarder nos monuments, nos traditions, nos arts et nos villes et Médinas et ceci sans obtenir beaucoup de moyens pour le faire et sans gratification aucune… Ils n’ont reçu ni voyage d’agréments, ni poste de conseiller à la Chambre des Conseillers ni distinctions honorifiques. Ils ont tout simplement continué la tradition des chercheurs intègres français et tunisiens de travailler le patrimoine, de le protéger et de le mettre en valeur. Qu’ils en soient remerciés ici… tout simplement.


Comment peut-on dresser un bilan de cette activité patrimoniale intense qui dure depuis plus d’un siècle.
Par rapport à ce qui a été réalisé pendant la période coloniale, cette action a été réduite au niveau des découvertes des sites nouveaux ou des grands monuments. L’essentiel du patrimoine semble avoir été découvert par la recherche française de l’époque coloniale.


La muséographie, elle- même, a suivi les mêmes tendances. Le musée du Bardo, créé en 1892, continue à dominer la scène muséographique en Tunisie. Les musées régionaux du Kef, de Sfax, de Sousse ont été, certes, créés après l’Indépendance, mais sont restés embryonnaires. Les musées ethnographiques comme ceux de Dar Ben Abdallah ou peut-être de Djerba semblent être des réalisations à développer dans l’avenir.
Les musées spécifiques de la céramique, comme celui de Sidi Kacem, a été vidé de sa collection et attend d’être réanimé. Certes, le musée de Raqqada fournit une image intéressante du patrimoine musulman de Kairouan, mais a perdu, du temps de Chebboub et de Rammah, des pièces capitales de sa collection, du Coran bleu et de manuscrits historiques. Qui aurait pu les dérober, alors qu’ils sont gardés dans un musée. Gafsa, qui continue à revendiquer la création d’un musée de la préhistoire, n’arrive pas à l’obtenir…

Des milliers de pièces archéologiques ont été déroutées et rassemblées dans des maisons appartenant à la famille régnante. Le trafic des pièces archéologiques est devenu une activité fructueuse au profit des membres de la famille Trabelsi. Le patrimoine n’est plus sauvegardé et est devenu l’objet d’un commerce international connu de tout le monde.
Comment peut-on en arriver là. Comment peut-on prendre en charge un patrimoine menacé quotidiennement par l’action du temps et par les prédateurs de toutes parts surtout celui encore exposé à l’air libre et en plein air. Comment faire pour préserver cet aspect de notre patrimoine, alors que les moyens pour le faire manquent énormément.
L’autre problème est de maintenir, in situ, et régionalement les  vestiges de notre patrimoine afin de mieux les préserver, mais de mieux assurer leur valorisation localement pour lancer une politique de développement durable autour du patrimoine.
Pour ce faire, il faudrait, d’une façon urgente, assainir la situation foncière de certaines zones archéologiques appartenant à des privés. Cet assainissement  pourrait prendre la forme d’un achat par l’Etat de ces terrains ou par une expropriation en bonne et due forme.
L’autre aspect très important consiste à dégager des moyens financiers suffisants pour assurer la gestion de la sauvegarde et de la mise en valeur de notre patrimoine.
L’ANEP, ou aujourd’hui l’Amvppc, qui ont été créées pour garantir un financement valable de toute l’activité de recherche, de sauvegarde et de mise en valeur du patrimoine, ne jouent que très partiellement leur rôle. L’Agence  devrait corriger le tir et concentrer exclusivement ses possibilités sur le patrimoine à l’exclusion de toute autre activité culturelle d’animation.
Une politique autre devrait être suscitée  pour développer un patrimoine au service du développement, un patrimoine enfin libéré des carcans et ouvert à une  exploitation scientifique et culturelle qui le sauve de la déperdition et de l’oubli.
Un rapport d’enquête profonde devrait être élaboré pour arrêter la déperdition de notre patrimoine!


Source La Presse le : 28-01-2011
Auteur : Houcine TLILI

 







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