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Béchir Souid, Architecte tunisien« Sfax est un rêve, une vision qu’il faut concrétiser »

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On parle beaucoup de Béchir Souid le Tunisien dans le vaste et pourtant petit monde de la muséographie internationale. Son nom est associé aux projets les plus prestigieux, en France, mais aussi dans les pays du Golfe ou du Maghreb. Il est, nous dit-on, programmiste. Avons-nous mal compris ? On voulait peut-être dire programmeur ?
Non, c’est bien programmiste, l’un des métiers les moins connus, et dont l’un des meilleurs porte-drapeaux en France et dans le monde, est… tunisien. Intrigué par cette vocation peu commune et cette fonction peu connue, nous avons voulu le rencontrer pour vous.

Le correcteur de mon ordinateur ignore ce métier et le souligne de rouge sans cependant se résoudre à proposer une orthographe. Qu’est-ce donc qu’un programmiste ? Et comment l’êtes-vous devenu ?
Il est vrai que rien, a priori, ne me disposait à exercer ce métier. Je suis né dans une famille modeste, dans un quartier populaire de Gafsa, au fin fond du sud tunisien. Jusqu’à l’âge de seize, dix-sept ans, je n’avais jamais mis les pieds dans un musée, et j’ignorais totalement cet univers. Mais il régnait, à Gafsa, à l’époque, une extraordinaire effervescence culturelle : la bibliothèque nationale était petite certes, mais fréquentée. La maison des jeunes active et vivante. La troupe théâtrale très connue à ce jour. Le ciné-club drainait les jeunes. Il y régnait également une grande effervescence politique, Gafsa étant le berceau de l’Ittihad. Tout cela constituait un terreau propice à la réflexion pour un enfant, et ne pouvait que pousser un jeune à la réflexion. Nous n’avions ni satellite ni internet, mais dans une famille où l’éducation était très importante, cela nous donnait la certitude qu’il y avait autre chose, et le désir de le connaître.
Vous êtes donc parti découvrir cet «autre chose»…
Avec un diplôme d’architecte tout de même. Je suis parti en France compléter mon cursus en urbanisme, paysage, aménagement touristique et loisir. Puis, j’ai fait un Dess en «programmation». J’avais, en effet, découvert qu’avant de dessiner un projet, il fallait lui donner vie. Cette vie du projet, c’est la gestation, le temps de la réflexion. Les études préalables ne sont pas faites par l’architecte. Il s’agit d’une démarche particulière, très spécifique, du ressort du maître d’ouvrage.
En France, le premier projet qui a fait l’objet de cette démarche est le Centre Pompidou, en 1970.
En quoi consiste cette démarche ? Et qu’offre-t-elle de plus ?
On est passé d’une planification verticale qui vient d’en haut, et qui se projette de façon systématique,  à une contextualisation. On doit définir la mission des projets et le contexte dans lequel ils se trouvent. Pour cela il y a un certain nombre de questions qui vont fonder le projet : quels sont ses objectifs, comment définir de manière extrêmement précise sa mission, quel public concernera-t-il, quels en seront les consommateurs et les usagers, et surtout, bien sûr, quels en seront l’offre et le contenu. Cela d’ailleurs ne concerne pas uniquement les projets culturels, mais est également valable pour tout type de projet, que ce soit un hôpital, ou n’importe quel projet tertiaire. La programmation permet de sérier les ingrédients du projet : quoi offrir et comment l’organiser. Le cœur du travail consiste à assurer à travers cette démarche une rigueur inventive, en se pliant à une logique d’analyse, de contextualisation, de compréhension du fondement du projet, avec, bien sûr une prise en compte du financement. 
Le dernier point important est l’adéquation entre les objectifs de la mission et sa concrétisation finale. Tout l’enjeu consiste à assurer que tout ce qui va être mis à la disposition du public soit en cohérence avec tout le travail en amont.
Un programmiste sachant programmer peut donc travailler sur n’importe quel type de projet. Il se trouve que vous vous êtes spécialisé dans les projets culturels, et que c’est là que se développe votre notoriété…
C’est arrivé par hasard, mais par des occasions qu’on ne peut pas rater. A la fin de mes études, on m’a accepté dans un cabinet de programmation où j’ai eu la chance de côtoyer le maître incontesté du domaine, celui qui avait travaillé sur le centre Pompidou, la Villette, le musée d’Orsay, ou le musée Picasso. J’ai pensé, au début, que ce serait un apprentissage académique, mais très vite j’ai découvert que c’était beaucoup plus vaste, beaucoup plus riche que cela. J’ai été happé par le  domaine. Moi qui pensais rentrer en Tunisie, je ne suis pas rentré, et ai entrepris de visiter les musées, les lieux culturels pour découvrir le produit final, mais aussi pour remonter aux sources.
Cela fait 24 ans que j’exerce ce métier, et après plusieurs très belles expériences, j’ai créé mon agence Cap Culture, spécialisée dans les projets culturels.
Qui fait appel à vous ?
Tout maître d’ouvrage public ou privé qui se pose la question du «quoi» et «comment» avant de se poser la question du dessin ou de l’équipement. Notre métier est un métier d’accompagnement, d’expertise tout au long du processus pour aider le maître d’ouvrage à définir son projet, le cadrer, le sérier, rédiger un cahier de charges, vérifier sa faisabilité spatiale, technique et financière. Pour cette phase de travail pluridisciplinaire, nous faisons appel à des experts de très haut niveau. Dès la création de l’agence, j’ai eu la chance de démarrer avec un très bon réseau, et de commencer à être reconnu en France. Aussi ai-je très vite été appelé pour de grands projets : le département des Arts de l’Islam au Louvre, une mission qui a duré 4 ans. Le Louvre d’Abou Dhabi, avec Jean Nouvel. Toujours avec lui, le musée National de Qatar. Le site Attoureif en Arabie Saoudite. Le musée de Saïda au Liban. Une trentaine de médiathèques en France, correspondant à un nouveau concept que l’on appelle «le troisième lieu», celui qui vient entre le travail et la maison, lieu hybride de culture et de loisir qui se propose de remplacer le café et de l’intégrer. De nombreux projets culturels au Maroc, le Grand Théâtre de Casablanca, la Médiathèque qui sera la plus grande d’Afrique, le musée du Kaftan, le musée d’Art Moderne et Contemporain de Rabat. Nous travaillons beaucoup au Maroc où on nous a demandé d’assurer la formation du ministère de l’Equipement de l’ensemble du territoire. En France, on vient de nous mandater pour deux projets importants : le musée du Moyen-Âge de Cluny, et le site de la Conciergerie, site fragile, très visité, chargé d’Histoire, de dimension royale et révolutionnaire, puisque c’est là que se trouve le cachot de Marie Antoinette.

Avec pareilles références, comment peut-on expliquer que vous n’ayez jamais travaillé en Tunisie ?
Il y a eu certainement des raisons politiques. J’ai fait quelques tentatives. Nous avons, par exemple, soumissionné pour le musée du Bardo, mais tout était verrouillé. Nous nous sommes également présentés pour la Cité de la Culture, mais la réalisation du Musée a été retardée. 
Mon introduction en Tunisie, s’est faite par des initiatives privées : les projets de Borg Boukhris et d’Utique de la Fondation Lazaar. Il est triste de dire qu’en Tunisie, contrairement au Maroc, on ne valorise pas les gens du pays. 
Puis, Samir Sellami a eu vent de mon existence et m’a appelé pour le projet de Sfax. Cela a été ma deuxième tentative en Tunisie. Il y a eu une réunion de présentation de notre méthode : nous avons voulu, en premier lieu, voir ce que les autres ont fait, à Mons, capitale culturelle européenne, à Amsterdam, visiter les musées, rencontrer les conservateurs, faire une analyse critique. Le programme Sfax 2016 est un document de référence sur lequel nous avons appliqué notre méthode. Cela a donné une programmation claire, rigoureuse, mais inventive, ayant intégré les différents avis dans un ensemble cohérent.
 
Parlez-nous de votre vision de Sfax Capitale culturelle, vision dont on ne sait pas encore si elle sera concrétisée…
Parlons d’abord des problèmes : les retards, les lourdeurs de l’administration, les moyens. Mais avec une méthode de travail presque militaire, on a réussi à fonder un projet qui ne soit pas un festival de longue durée, mais quelque chose de structurant. En alliant l’infrastructure à l’événementiel, on entame une vraie réflexion de ce que peut devenir une politique culturelle.
Au niveau de l’infrastructure, le projet concerne la valorisation de la médina, le Fondouk Al Hadadine, la Madersa Husseïnia, avec l’idée d’y créer un lieu d’apprentissage dans la construction artisanale, c’est-à-dire le stuc, le bois, le métal… Ce qui impliquerait la valorisation de certaines rues, marabouts, et entrerait dans une logique de reconquête de la médina. En fait, le projet structurel consiste à réconcilier les sfaxiens avec leur médina, et à ouvrir Sfax sur la mer avec le projet de réaménagement de Chatt El Kraknas. 
A l’articulation de ces deux pôles vient le projet d’ancrage et de réaménagement de la Cathédrale de Sfax en pôle culturel. Ce projet a été confié à une jeune et brillante architecte, Maya Ben Ammar, ouverte à l’international, qui a travaillé avec les plus grands, dont Zaha Hadid. Ce sera un projet novateur à travers le contenu, la programmation, l’hybridation du champ culturel. On y prévoit des visites, des expositions, des espaces de détente qui valoriseront le monument sans le toucher, des parcours d’univers de connaissance, des explorations du monument lui-même. Ce sera un lieu de brassage de jeunes. 
Sfax compte 50.000 étudiants et n’a pas un lieu culturel, pas une vraie médiathèque. Elle mérite un tel projet en tant que second pôle urbain en Tunisie. 
Du point de vue événementiel, le comité d’organisation a rencontré les artistes, les collectifs, écouté tout le monde, analysé les programmes et projets existants. Bien sûr, il ne faut pas que l’événementiel écrase le structurel, mais au contraire le rehausse. Il faut que ce projet soit à l’exacte jonction du structurel et de l’événementiel.
C’est un projet de grande réflexion et de grande clarté, pensé, réfléchi. Je pense que nous le méritons.
L’enjeu est important
L’enjeu est extrêmement important. De telles actions constituent nos meilleures armes contre le terrorisme. Il faut que les jeunes revivent ce que j’ai vécu. Ma mère m’emmenait tous les mois au théâtre, même si elle n’y comprenait rien. Elle m’envoyait à la bibliothèque. Ce n’est pas une question de moyens, mais nous avions cette volonté d’aller vers le haut. Il faut la retrouver par les livres, les clubs, les lieux d’apprentissage du vivre-ensemble, les lieux de convivialité. Un jeune qui passera par ces lieux sera un jeune qui aura une relation,  un sens civique. Sfax est une vision, un rêve, mais aussi un projet clair qu’il faut concrétiser.
d’accompagnement, d’expertise tout au long du processus pour aider le maître d’ouvrage à définir son projet. Il est triste de dire qu’en Tunisie, contrairement au Maroc, on ne valorise pas les gens du pays. 
Pour Sfax capitale culturelle, on a réussi à fonder un projet qui ne soit pas un festival de longue durée, mais quelque chose de structurant et  on entame une vraie réflexion de ce que peut devenir une politique culturelle
Propos recueillis par Alya HAMZA
Source : La Presse







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