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Carthage : le dossier secret d’un déclassement (I)«Acheter au cœur d’un site historique»

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On le savait déjà : rien n’arrête les Trabelsi. Leïla et sa nombreuse fratrie ont fait main basse sur des pans entiers de l’économie tunisienne et mis en place un racket organisé au sommet de la République avec la complicité de son président. Rien ne les arrête, même pas ce qui transcende le temps et l’espace. Ce qui dépasse le présent et la petite géographie de notre pays : nos sites classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

Carthage, malgré sa notoriété internationale et sa position fondamentale de brillante civilisation, digne héritière des Phéniciens, reine de la Méditerranée, rivale de l’empire romain, inventrice de l’alphabet et de la première Constitution de l’histoire, haut lieu de l’antiquité romaine, n’a pas été épargnée.


Après avoir monté de toutes pièces une stratégie pour déclasser plusieurs terrains archéologiques, les Trabelsi ont revendu à prix d’or des centaines de lots et livré la cité de la reine tyrienne Elyssa à la convoitise des spéculateurs immobiliers. L’héritage porté par 3.000 ans d’histoire devient une vulgaire marchandise…Serait-ce un nouveau «Delenda est Carthago» ? «Carthage doit être détruite», avait crié son ennemi juré le romain Caton, juste à l’orée de la troisième guerre punique.
Le dossier Carthage que nous abordons dans une enquête d’investigation à deux volets avait éclaté sur nos colonnes dès le lendemain de la Révolution. A coups d’appels et d’une pétition d’archéologues engagés dans le sauvetage du site antique, de contre-appels du promoteur immobilier des Résidences de Carthage et du précieux  témoignage d’un des anciens propriétaires des terrains déclassés.  Juristes, urbanistes, architectes, archéologues, historiens nous ont prêté main-forte pour  reconstituer le puzzle de l’affaire Carthage. Sur tous ceux qui ont refusé de répondre à nos questions, pèse probablement le remords d’avoir participé à un sacrilège…

 

En compagnie de Abdelmajid Ennabli, archéologue, historien et conservateur du site de Carthage de 1973 à 2001, nous entamons une visite à l’une des zones déclassées à coups de deux décrets présidentiels publiés entre septembre 2006 et avril 2007*. La dernière phase de construction d’un ensemble résidentiel  s’y déroulait…
Du haut de la voûte céleste, le soleil de cette matinée de fin janvier réchauffait allégrement les terres de Carthage, qui ont séduit la princesse tyrienne Elissa il y a vingt-huit siècles, au point d’y fonder un pays, un royaume, une civilisation.
Avant de s’enfoncer sur la route de la Maâlga, l’archéologue, un des principaux auteurs de l’appel et de la pétition pour la défense de Carthage aujourd’hui à la retraite mais ayant toujours gardé la ville phénicienne au centre de ses préoccupations, s’arrête brusquement aux abords d’un terrain vague. Le lieu surplombe un espace magique et pourtant oublié des circuits de visite. Quinze citernes romaines, à la forme effilée, un brin curviligne, aménagées sous l’empereur Hadrien pour alimenter la ville en eau potable, couvrent un territoire d’à peu près un hectare. Leur densité étonne. Jusqu’à la fin des années 90, une population d’agriculteurs squattait avec son bétail ces lieux. Le restaurant le Phénix se trouve juste en contrebas.
«Nous avions prévu d’intégrer les citernes dans la première halte du Parc national de Carthage-Sidi Bou Saïd. Ici on pensait aménager une station d’accueil et en même temps point de rupture de charge des touristes, qui seront acheminés par la suite vers la Colline de Byrsa, le musée, les ports puniques, les thermes d’Antonin, la villa Volière à travers un petit train ou des pousse-pousse. Au lieu de parcourir Carthage en à peine une heure, comme c’est le cas aujourd’hui, ils y passeront une demi-journée. S’y restaureront, s’y reposeront et trouveront dans les échoppes d’artisanat des souvenirs marquant un signe de leur passage ici. Le projet n’a jamais vu le jour…».


 

Ci-gît la maison de Samira Trabelsi Mahrezi…

 

La vue panoramique donne sur le Kram, La Goulette, le Lac de Tunis et une forêt de cités populaires. L’urbanisation a mutilé un paysage de collines et de vallons. Des barres d’immeubles Sprols s’élèvent à vol d’oiseau des vestiges romains. Seule tache verte préservée malgré vents et marées, âprement arrachée à la convoitise des promoteurs immobiliers, reste celle-là courant entre le parc champêtre de la Maâlga, la zone du cimetière américain et une tranche de la Colline de Byrsa. En fait, cet écrin végétal et en même temps  précieuse réserve  archéologique, «Carthage n’a jamais livré tous ses secrets», assure  A. Ennabli,  était destiné à abriter le Parc de Carthage Sidi Bou Saïd. Le souvenir de ce projet avorté à coups de sabotages du Président Ben Ali lui-même, selon notre historien, tourmente encore le défenseur passionné de la cité antique.
Le chemin joliment ondulé menant à la zone sur laquelle s’étend le complexe immobilier appelé «Résidences de Carthage» garde le tracé rural antique. Ce paysage bucolique, ponctué d’eucalyptus centenaires, de pins et de figuiers de Barbarie, façonné par le génie de l’homme et de la nature évoquant le cycle des saisons, a dû marquer la vie et l’imaginaire des populations établies dans la région depuis la nuit des temps. Comment alors ne pas le rattacher à une dimension identitaire ? A une mémoire ? A un cordon ombilical, qui nous relie au socle de notre prestigieuse civilisation phénicienne ?
 Dès l’entrée du lotissement, qui s’étend sur une superficie de 12 hectares et demi, situé face à la Cité des Pins dans la commune de Carthage, un immense panneau publicitaire accueille les visiteurs. Le projet, «des appartements de haut standing» est l’œuvre de l’entreprise Ben Kemla. Il a été mis en vente par la société immobilière Férid. Le Groupe Ben Kemla gère en fait, à travers ses diverses sociétés, toute les opérations ici : de la commercialisation des terrains pour l’habitat individuel, à la construction des Résidences de Carthage et jusqu’à la vente des appartements. Le chantier va bon train. L’appel «Pour la défense du patrimoine culturel de Carthage», publié sur nos colonnes le 25 janvier dernier selon lequel un groupe d’archéologues demande au ministre de la Culture de «procéder sans attendre à l’arrêt des travaux et la mise sous séquestre du chantier», (texte suivi par un droit de réponse du groupe Ben Kemla publié le 4 février sur La Presse), ne semble apparemment  déranger personne… Quelques somptueuses villas poussent ici et là, dont l’une appartient  à Samira Trabelsi Mahrezi — la sœur de Leïla — actuellement en état d’arrestation. 

 

Y avait-t-il vestige sous roche ?

 

Les appartements élevés sur trois étages se présentent sur deux rangées séparées par une chaussée : une interminable masse de béton, densifiée au maximum, monotone, imprégnée d’un style faussement traditionnel  sur lequel on a greffé une touche pseudo-romaine (localisation à Carthage exige), avec ses piliers surmontés de chapiteaux ainsi que des éléments de décoration se référant aux maisons provençales françaises. Les cent appartements en voie de finition «ont tous été vendus sur catalogue», affirme Kamel Ben Kemla, du groupe portant le même nom. Assertion démentie par une publicité de ces résidences parue sur la revue de bord La Gazelle de Tunis Air en avril 2008. L’annonce étalée sur trois pages avait choqué plus d’un, notamment en raison de l’insolence de son slogan «Achetez au cœur de Carthage». Le prix du m2 construit nous a été révélé difficilement : 2.650D.
Kamel Ben Kemla, qui tient bureau sur le chantier, déclare avoir acheté le terrain, chez la société Carthage Hannibal d’animation et de loisirs et chez la société Hmila de travaux publics. Les nouveaux dépositaires de cette zone protégée par l’Unesco et classée par l’Etat tunisien archéologique dès 1985 jusqu’à l’année 2007 «ont-ils au moins accordé aux chercheurs le temps nécessaire pour interroger le sol jusqu’à le libérer de ses témoignages du passé et nous permettre ainsi de comprendre notre histoire afin de la transmettre aux générations à venir ?», s’interroge l’historienne et épigraphe Leïla Ladjimi Sebai. Elle cite le cas du stade du Kram aménagé voilà trente ans et dont les fouilles antérieures au chantier de construction ont dégagé des pièces archéologiques de toute beauté.
 Réponse de Kamel Ben Kemla : «Sous le contrôle des archéologues de l’Institut national du patrimoine, nous avons fait des sondages dont la profondeur a atteint cinq mètres sur la totalité du terrain. Ils n’ont absolument rien trouvé».

 

«A Carthage, aucun geste n’est anodin…»

 

Deux voix contredisent ces propos. Celle tout d’abord de Fethi Béjaoui, qui cumule les fonctions de conservateur du site de Carthage et de directeur général de l’INP : «Des conflits ont opposé le chercheur, que nous avons envoyé sur le lotissement et les responsables du chantier. Fouiller une tombe dont nous avons recueilli le matériel et récupérer quelques objets, dont une lampe, de la céramique et des blocs de pierres ont représenté pour nous une épreuve de force».
Ensuite celle de notre guide, Abdelmajid Ennabli. Il pointe un endroit en direction du cimetière américain, à la périphérie des Résidences de Carthage : «Là nous avons dégagé il y a quelques années des nécropoles chrétiennes. A un jet de pierres d’ici, les archéologues ont retrouvé face au Dar Boukhriss une importante basilique, la Basilica Majurum (Ve-VIIIe siècle)». Une façon de suggérer qu’à Carthage, les vestiges puniques, romains et byzantins affleurent le sol et que les pas du promeneur se rythment aux résonnances du passé. L’archéologue rappelle encore que cette zone a été classée également en raison de son intérêt esthétique et naturel pour donner toute son homogénéité au projet du Parc.
«Lorsque tels des cannibales, on dépèce un corps vivant en le livrant aux spéculateurs. Lorsqu’on touche au sacré, les forces de l’esprit ne peuvent que se dresser…».
 A. Ennabli expliquerait-il là le déclenchement de la Révolution tunisienne par la malédiction de Carthage ? Cette terre qui vibre encore des malheurs de son peuple brûlé vif par les Romains en  146 Av J.-C a trop enduré, trop souffert. Trois mois avant le soulèvement de janvier 2011, Leïla Ladjimi Sebai écrivait dans le catalogue de l’exposition «Le jeune homme de Byrsa» des propos étrangement prémonitoires : «Mais à Carthage, aucun geste n’est anodin, chaque acte peut être lourd de sens…et de conséquences…Cette terre féconde l’a dit et l’a prouvé des milliers de fois».

Source la Presse 20-02-2011 Auteur : Olfa BELHASSINE

 






 * Les décrets en question portent les immatriculations suivantes: décret n° 2416 du 4 septembre 2006 et décret n° 968 du 17 avril 2007.
*Ce reportage a été réalisé avant que le ministre de la Culture ne décide de suspendre le 16 février dernier la validité des permis de bâtir relatifs aux terrains à caractère historique et archéologique dans le périmètre de Carthage-Sidi Bou Saïd, qui ont été, selon le communiqué du ministère, «accordés illégitimement en application d’une procédure fondée sur une apparence de légalité».






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