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LES ARCHITECTES A L’EPREUVE DES MOBILISATIONS CITOYENNES DANS L’ESPACE PUBLIC

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Penser un commun en évolution pour panser une ville en suspens

Certaines analyses et lectures de la sphère socio-politique en Tunisie affirment que les jeunes sont de plus en plus moins impliqués dans « la chose publique » : s’approprient moins les lieux, ne votent plus, lisent moins et s’abstiennent de prendre part au quotidien des villes. Paradoxalement, ces mêmes jeunes ont occupé la place de la kasbah, ont investi les institutions et les espaces publics pour les transformer en lieux de lutte, de manifestation et de mise en récit d’un commun. Par des pulsations momentanées, effet de groupe ou par des convictions motivées, ils multiplient les mobilisations et mettent en œuvre de nouvelles formes d’actions citoyennes.

Dernier acte en date, la campagne nationale de nettoyage et d’embellissement des quartiers sous le slogan «état de conscience »
ou « nettoie ton pays ». Conscients de leurs capacités en tant que consom’acteurs, ils étaient bien présents à co-construire des mobiliers urbains, à bricoler des dispositifs et des assemblages, à décorer par des graffitis ou encore à transformer l’usage d’un lieu donné. Nous n’allons pas questionner la frugalité et « l’esthétique de la débrouille » de ces productions, ni les quelques dérives qui ont été débattues, car au final, cet élan solidaire ; aussi improvisé, temporaire et temporel qu’il soit ; a signalé l’émergence d’une nouvelle relation des citoyens avec l’architecture et l’urbanisme. Une reconquête du droit à la ville, un partage d’une appartenance plurielle et d’une « citoyenneté augmentée »
qui replacent les Tunisiens au cœur de la production architecturo-urbaine et les affirment comme protagonistes indispensables pour la fabrique de la ville de demain. Toutefois, la question qui urge serait d’essayer de comprendre l’absence quasi-totale des architectes et des urbanistes ; comme tout autre concepteur et faiseur conventionnels de l’urbain. Une mise à l’écart porteuse de sens et d’instructions qui détrône l’architecte du champ d’action et domaine de son expertise. Surtout qu’elle s’est faite dès les premières phases de montage de projet et de sensibilisation jusqu’à l’exécution.

Désormais, tout se joue hors les murs de nos institutions, ministères ou bureaux d’étude. Tout se décide dans les réseaux sociaux, au sein de collectifs et de formes innovantes de gouvernance locale. Les nouvelles constructions sont de l’ordre du temporaire, fragile et de l’éphémère, tout à fait le contraire de ce que nous avons l’habitude de construire en solide, dur et stable. La vision de la ville comme permanente, normative et normalisée n’est plus ou moins qu’une illusion, parce qu’en réalité tout est en perpétuel changement, en évolution incessante comme une partie du cycle de la vie. « Construire autrement » serait de penser l’habitat, le quartier et la ville selon des trajectoires, des ambiances et des lignes de vies composées de déplacements, de flux et d’expériences des usagers. La place aujourd’hui est désormais au temporaire, fragile et au malléable loin de la gouvernance urbaine actuelle tournée vers « un libéralisme normalisateur ».

Les architectes proclament maîtriser totalement le design des lieux surtout avec l’avancée technologique en termes de solutions constructives, d’outils avancés d’aide à la décision, la production d’images de synthèse, de vidéos immersives virtuelles et de dessin assisté par ordinateur. à contrario, leur rôle au sein de la société reste incompréhensible et invisible au simple citoyen. Les chiffres communiqués par l’Ordre des Architectes qui énumèrent le nombre de constructions sans permis de construire ou sans architecte en pleine expansion alarmante, ou encore l’émergence de pratiques malsaines et in-éthiques témoignent de cet éloignement entre l’architecte et les citoyens.

Nous assistons à une hybridation des approches et des savoirs qui invite l’architecte à changer de postures et de rôles pour reconquérir le terrain, les sens ainsi que la capitalisation de la parole habitante et l’expertise quotidienne. Nous devons repenser une « architecture situationnelle » basée sur une nouvelle régulation qui met au centre l’individu. Une vision qui replace l’habitant au cœur de la réflexion et le représente comme un consom’acteur et co-constructeur de l’espace.

Un nouveau contrat de confiance doit être établi entre l’Architecte et les concitoyens : quitter les bureaux et aller à la rencontre des gens, être in-situ, in-vivio pour construire des dispositifs d’émancipation révélateurs des affordances de notre espace et nos villes. L’architecte est appelé à accompagner ces mobilisations qui émergent par le bas; et qui ont réussi à créer un commun partagé ; avec plus d’humilité. Il n’était jamais question de céder son rôle ou déléguer son expertise, au contraire, l’architecte pourrait se voir être un facilitateur et metteur en situations de ces alter-architectures.

Par Anwar HAMROUNI, architecte ENAU et Doctorant ENSAG-ENAU

Article paru dans Archibat n°48 – décembre 2019

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