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Enquête – Les ports puniques de CarthageAssaillis par une flotte de plaisanciers !

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120 bateaux sont amarrés aujourd’hui dans l’ancien port de guerre de l’empire punique. Classé sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979, le site antique, l’un des rares monuments puniques à avoir été épargnés par Rome, tellement précieux pour le monde savant, est en péril. A la veille du Mois du patrimoine (18 avril- 18 mai), le lieu semble en attente d’une action urgente de sauvegarde et de valorisation.

Comme toujours, à l’approche de la saison estivale, une luminosité blanche, transparente, saturée du ciel et de la mer inonde les ports puniques de Carthage. Il existe dans ce lieu particulier, bercé par une végétation méditerranéenne, un prégnant parfum d’histoire. Quelque chose dans l’air, la profondeur du silence probablement, vous renvoie très loin dans le temps. Trois mille ans en arrière, au siècle de l’apogée de Carthage, puissante cité commerciale.
Il faut fermer un instant les yeux pour imaginer tout le génie militaire qui a présidé à l’aménagement de ce port hyper secret de forme circulaire, caché naguère par un port marchand cerné de hauts remparts. L’endroit quasi mythique pendant l’antiquité, où se dissimulait la flotte de guerre, résume à la fois l’apogée et la chute du pays d’Hannibal, détruit par sa rivale Rome la conquérante en l’an 146 av J-C, qui se voulait seule et unique reine des mers.
Hier havre de paix pour les promeneurs, l’aspect des ports a beaucoup changé après la révolution…


En voie de «gourbification» ?


La poignée de modestes barquettes, qui imprégnaient les lieux d’une note pittoresque, a cédé la place à 120 bateaux, dont 80 appartiennent à des plaisanciers et quarante aux pêcheurs. En cette journée ensoleillée et fériée du 9 avril, le propriétaire d’un hors-bord répare à grand bruit le moteur de son embarcation. Il l’a rattaché à un mini quai en bois creusé dans la roche et renforcé par des cartons. Plus loin, de petites avancées sur l’eau en ciment ont été bricolées sur les berges pour l’amarrage des yachts. Sans la vigilance d’une riveraine, qui a vite alerté la police, une rampe d’accès en béton, pour hisser hors de l’eau les bateaux, a failli être aménagée ici à coup d’engins de destruction massive des vestiges puniques, enfouis encore autour des berges. Le cœur antique de Carthage semble en voie de «gourbification» !
«Nous sommes très inquiets. Rien ne présageait une telle évolution ! Les ports puniques sont l’objet de graves dégradations qui mettent en péril l’intégrité d’un site prestigieux, classé depuis 1979 sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco», constate Leïla Ladjimi Sebaï, archéologue, historienne, écrivain et présidente de l’Association «Les Amis de Carthage».
Leïla Sebaï évoque la campagne de fouilles de l’Unesco qui a duré dix années ici, entre 1975 et 1985. Elle avait permis de retrouver de nombreux vestiges ressuscitant l’architecture de l’ensemble portuaire. «Les ports puniques sont un des sites que nous connaissons le mieux sur le plan scientifique. Ils ont fait l’objet de nombreuses études savantes qui en ont révélé tous les secrets, permettant d’en mesurer l’importance et d’en comprendre les mécanismes et le fonctionnement», ajoute l’historienne.


Les «Seigneurs des anneaux»


Rien ne va plus entre les riverains, structurés dans le cadre de deux associations, «Les Amis de Carthage» et «Les Riverains de Carthage», et les propriétaires des yachts défendus et représentés par les gardiens des lieux. Ils sont trois, d’anciens pêcheurs, qui accostaient leurs embarcations sur ces rivages depuis toujours, pratiquement de pères en fils. Est-ce pour leur «légitimité historique» ou encore pour leur proximité des ligues locales de protection de la révolution, selon plusieurs témoins, qu’ils se sont autoproclamés après le 14 janvier 2011, premiers responsables, gestionnaires, policiers et exploitants du port circulaire ? Et perçoivent depuis contre leurs services, «assurer l’ordre et la sécurité», comme l’affirme Mehrez, un des gardiens, des tarifs mensuels allant de 20 à 70 D ? La demande augmentant au gré des jours sur l’ancien port de guerre, l’endroit se révèle un marché juteux…
«Mais de quelle sécurité parlent-ils ? Le ramdam nocturne rend infernales nos vies. Des soirées bruyantes, suspectes, rythmées des sons endiablés du mezoued se poursuivent, notamment le samedi soir, jusqu’au petit matin et dont je retrouve le lendemain dans mon jardin des traces inquiétantes, des seringues, des cannettes de bière, des bouteilles d’alcool», affirme une voisine, qui a requis l’anonymat, encore heurtée par l’agressivité et l’arrogance du trio gardien du site. «Vous comprenez, j’ai trois enfants !», confie-t-elle à mi-voix.
Des propos que confirmera Mohamed Ali Hammami, vice-président de la municipalité de Carthage : «Alertés par les habitants, nos agents ont constaté plusieurs cas de tapages et d’ivresse sur la voie publique. Mais vous savez que les délégations spéciales ont été fragilisées par le changement du statut de la police municipale, qui dépend depuis les lendemains de la révolution de la sûreté de la région et non plus des services municipaux. Autre point épineux de cette affaire : nous n’avons pas d’autorité sur cette zone historique, dont l’exploitation revient à l’Agence du patrimoine et le droit de regard à l’Institut national du patrimoine». M. Hammami seconde en fait l’ancien ministre de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine, Ezzedine Bach Chaouch, maire de Carthage, fréquemment en voyage, toujours aux abonnés absents.
La police elle-même hésite à intervenir ici, le domaine étant maritime, argumente-t-on. Les «Seigneurs des anneaux» profitent les premiers de cette ambigüité juridique qui entoure les ports antiques de Carthage. En partie, c’est à la Garde nationale de Sidi Bou Saïd que revient la sécurité de la mer et surtout le contrôle de l’émigration clandestine vers l’Europe. Mais à la marina de Sidi Bou Saïd, siège de la Garde nationale, aucun ordre de forcer les bateaux à quitter les lieux n’a été reçu du ministère de l’Intérieur jusqu’à ce jour.


Un Etat impuissant devant l’anarchie


Fethi Bahri, directeur des monuments et des sites à l’INP, semble impuissant : «Depuis le début du mois de février 2013, l’Institut a envoyé un courrier au ministère de la Culture et au gouverneur de Tunis les alertant du péril qui menace cette zone classée et protégée. Mais comme dans beaucoup d’autres cas litigieux, sur divers sites historiques de la République, la procédure de l’application de la loi devient très lourde, voire quasi-impossible, après la révolution». Rien qu’à Carthage, des constructions anarchiques poussent au cœur de la forêt, sur les sites archéologiques et jusque sur la colline de Byrsa sans que les autorités municipales et gouvernementales puissent arrêter des travaux illégaux initiés sans autorisation aucune. Affaiblissement, morcellement de l’Etat et de ses institutions en cette période de transition ? Probablement.
Mais ce qui intrigue le plus, c’est que la Garde nationale soustraite sans le moindre remord la sécurité et le contrôle du port, en confiant ces missions qui lui reviennent de droit à des hommes dont le profil rappelle étrangement celui des indics de l’ancien régime.
Mehrez refuse tout de go de s’adresser à nous, nous prenant pour une adhérente de l’Association des riverains de Carthage. Puis, il exhibe un dossier qu’il vient de déposer, dit-il, à la présidence, contenant une pétition des plaisanciers et des photocopies de leurs cartes d’identité. «Tous les corps de police me connaissent ici, ils vous diront qui je suis», se vante celui qui assure avoir veillé la nuit sur la sécurité des riverains pendant la révolution.
Endommager les restes des vestiges ne pose pas de problème pour Mehrez. «Vous n’êtes pas au courant que la loi autorise de creuser 20 cm dans les zones archéologiques ?», réplique-t-il.
L’équipe de gardiens profite également de l’effondrement de quatre quais à la marina de Sidi Bou Saïd et de l’ensablement du port de Salammbô. Plus aucune place de libre dans les environs pour amarrer ! Si nulle solution n’est envisagée les jours à venir, l’encombrement des ports puniques ira en augmentant. La cité d’Ellissa et d’Hannibal finira-t-elle par perdre le meilleur d’elle-même, cette partie qu’a miraculeusement préservée l’Histoire de la destruction malgré une suite infinie de guerres et d’affrontements?


Dans les récits des historiens


L’historien grec Appien qui puisait sa documentation dans les écrits d’un autre historien, Polybe, fait une description très précise des installations portuaires telles qu’elles se présentaient au moment de la troisième guerre punique:
«Les ports de Carthage, dit-il, étaient disposés de telle sorte que les navires passaient de l’un à l’autre; du côté de la mer, ils n’avaient qu’une seule entrée, large de soixante-dix pieds (20,72 mètres), qui se fermait avec des chaînes de fer. Le premier port, destiné aux bâtiments marchands, était garni d’amarres nombreuses et variées. Au milieu du second, était une île entourée de grands quais, de même que les bords opposés du bassin. Les quais présentaient une série de cales qui pouvaient contenir deux cents vaisseaux. Dans l’île, on a construit un pavillon pour l’amiral, d’où partaient les signaux de la trompette, les ordres transmis par le héraut, et d’où l’amiral exerçait sa surveillance. L’île s’élevait sensiblement pour que l’amiral vît tout ce qui se passait au large, sans que les navigateurs pussent distinguer ce qui se faisait à l’intérieur du port. Les marchands même qui trouvaient un abri dans le premier bassin ne voyaient point les arsenaux du second».

 

La société civile s’organise


Deux journées d’études seront organisées par les associations Les Amis de Carthage et les Riverains de Carthage les 26 et 27 avril sur la situation actuelle des deux ports puniques. La rencontre se déroulera au musée de Carthage, sur les hauteurs de la colline de Byrsa et sera agrémentée d’une visite guidée sur le site des ports. Interviendront lors de ces journées des historiens spécialistes de Carthage comme Leila Ladjimi Sebai et Abdelmajid Ennabli, le paysagiste et urbaniste Jellal Abdelkafi et l’architecte Tarak Ben Miled. Les deux associations espèrent qu’à l’issue de cette manifestation, société civile et autorités s’unissent pour sauvegarder, revaloriser et réhabiliter un pan important de l’histoire de la Tunisie.

 

Auteur : Olfa BELHASSINE

Source : La Presse

 








 






 


 





















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