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Enquête – Privatisation de la gestion des sites historiquesJusqu’à quand le patrimoine restera-t-il déficitaire ?

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Une journée de réflexion sera organisée à la rentrée pour débattre du partenariat public/privé en matière de gestion du patrimoine. Cette annonce vient apaiser la polémique engagée suite à l’annonce du ministre de la Culture de donner en concession des monuments historiques aux privés. Une alternative à envisager, certes avec des conditions, notamment lorsque l’Etat a montré son incapacité à valoriser un héritage culturel des plus riches. Mais en péril.

Le 22 mai 2014, Mourad Sakli, ministre de la Culture, jette un pavé dans la mare. Il annonce l’intention de son département de donner en concession des monuments historiques et certains palais aux privés pendant une période de 35 à 40 ans. Devant la levée de boucliers chez beaucoup d’intervenants dans le domaine du patrimoine, et notamment des chercheurs de l’Institut national du patrimoine (INP), contre la proposition du ministre, il rectifie le tir et s’explique plus amplement sur Nessma TV le 6 juin.
« Il ne s’agit ni d’abandonner, ni de vendre les sites, car de toutes les façons la loi l’interdit, mais plutôt de privatiser leur gestion à travers l’établissement d’un partenariat public/privé pour améliorer leur sauvegarde, leur mise en relief et leur rentabilité », précise-t-il. Monuments qui, selon l’évaluation du ministre, se sont beaucoup dégradés ces dernières années. La crise du secteur du tourisme y est pour quelque chose : « Les trois quarts des musées ne génèrent aucun millime. Des palais husseinites ont été dépouillés de tous leurs nobles matériaux et l’Etat, lui, ne possède plus les moyens de prendre en charge et de valoriser tous ces sites. Je ne peux pas fermer les yeux sur le dossier épineux de la gestion du patrimoine, même si mon mandat est limité à quelques mois seulement », ajoutait Mourad Sakli*, accompagnant ses propos de photos où surgissent des sites enfouis dans une urbanisation galopante et des demeures anciennes dont ne subsiste qu’une pauvre carcasse, une coquille vide.
Les arguments du ministre, présentés ce soir-là, cherchaient à rattraper une erreur de communication d’un artiste converti, pour cette dernière phase de transition, en politique « provisoire ». Et également une décision, certes opportune, mais prise probablement dans la précipitation, sans véritable réflexion sur le cadre juridique et institutionnel susceptible de la renforcer.
Que de trésors inexploités !
Avec ses trois mille ans d’histoire et ses quelque 30 000 sites éparpillés sur tout le territoire du nord au sud du pays, la Tunisie dépasse la Grèce ou l’Italie de par le nombre de ses vestiges historiques. Le pays foisonne de temples antiques, d’amphithéâtres romains, de basiliques paléochrétiennes, de forums, de capitoles, de forteresses, de thermes publics romains, d’aqueducs, mais aussi de forts turcs et espagnols, de mausolées, de médersas, de foundouks, de ksours et de palais remontant à diverses époques.
Que de trésors inexploités ! Que d’opportunités d’emplois gâchées ! Que de possibilités de projets innovants perdus ! Que de régions du nord ouest et du centre ouest, premières victimes du chômage et de la pauvreté, ratent l’occasion de s’inscrire dans un développement durable grâce à leurs gisements historiques !
En reconnaissant la faillite de l’Etat dans la gestion de l’héritage culturel, d’ailleurs confirmée par le dernier Rapport de la Cour des comptes, publié le 15 mai 2014 (consultable sur le site de la Cour des comptes), le ministre n’a pas expliqué les raisons de cet échec. Soumaya Gharsallah Hizem, architecte, ancienne directrice du musée national du Bardo et actuellement directrice du bureau de Tunis de la Fondation Lazaar pour l’art et la culture, connaît de l’intérieur les deux institutions, qui s’occupent du patrimoine, à savoir l’Institut national du patrimoine (INP) et l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle (AMVPPC).
Elle relève : « Depuis toujours, la coordination a été déficiente entre ces deux administrations. D‘où l’absence de stratégies communes en matière de projets culturels. Il faudra y rajouter les problèmes internes qui les paralysent : grèves, recrutements sauvages, insuffisance des spécialistes, manque de moyens pour les grands musées, problèmes de gardiennage des sites, absence de caméras de surveillance …».
Résultat : 80 % des recettes du patrimoine proviennent uniquement de cinq sites (Carthage, El Jem, le Bardo, Kairouan et le musée de Sousse), la plupart des musées ne reçoivent pas de visiteurs l’année durant par manque, entre autres, d’animation et de communication… De précieux monuments disparaissent à vue d’œil, tels le Borj Bouattour à La Manouba et le palais d’Ahmed Bey à La Marsa.
Une tendance internationale
Or, même dans les pays où le patrimoine fonctionne d’une manière beaucoup moins archaïque que sous nos cieux, le recours au privé — mécènes ou promoteurs dans le domaine du patrimoine — fait son chemin depuis des années… En Hollande, en Italie et aux Etats-Unis, la gestion des sites et des musées, considérée comme une action économique, est l’apanage d’institutions et de fondations privées. En France, les arènes de Nîmes, par exemple, sont gérées par Culturespaces, une entreprise de valorisation des musées, des monuments et des sites historiques, qui dirige 12 autres établissements, dont le Palais des Papes d’Avignon et le Théâtre antique d’Orange.
Devant la réduction drastique quasi générale des financements publics en faveur du patrimoine, et également l’élargissement du concept de l’héritage architectural et historique (on est passé du site archéologique au monument et à la ville du dix neuvième siècle), l’Unesco elle-même recommande depuis près de 20 ans de mettre en place des partenariats public / privé pour la préservation et la mise en valeur des sites anciens. Mais l’Unesco n’oublie pas de recommander aux autorités d’adopter, en parallèle, des cadres juridiques, institutionnels et administratifs susceptibles de garantir la pérennité des sites cédés en concession aux privés, ainsi que leur vocation culturelle.
« Il faudrait définir des cahiers des charges solides pour concrétiser ce projet ainsi qu’un corps de contrôleurs, dont la mission serait de suivre les étapes d’application des cahiers des charges », préconise Denis Lesage, architecte du patrimoine, ancien cadre à l’INP et expert auprès de la Banque mondiale en matière de musées.
Mais, pour Inchirah Hababou, architecte spécialisée dans le patrimoine et enseignante à l’Ecole nationale d’architecture, la démarche de la concession ne devrait pas être systématique. Car la fibre patrimoniale n’est l’apanage que d’une minorité de Tunisiens : « Tous les monuments ne sont pas à livrer aux privés ! Qu’est-ce qui empêche, si on cédait aujourd’hui le cirque de Carthage par exemple, de donner demain l’amphithéâtre ? Procédons plutôt au cas pas cas », avertit I. Hababou.
« Carthage ? Pourquoi pas. Quand on voit l’état des lieux du musée de l’ancienne cité punique, où on ne peut visiter actuellement que le cinquième de l’espace total, on peut envisager de transférer sa gestion un jour à un privé, à condition bien sûr qu’il fasse mieux. Je pense aussi à Dougga, le jour où le grand projet de transformer ce site en pôle régional, avec un centre d’interprétation des richesses agricoles, végétales, artisanales et gastronomiques du nord-ouest de la Tunisie s’ouvrira : qu’est-ce qui empêcherait l’Etat de céder les petits sites aux alentours, ceux de Ain Tounga et de Musti, à des promoteurs privés ? », renchérit Denis Lesage.

« Et l’abus d’abandon alors ? »
Abdelaziz Daoulatli, ancien directeur général de l’INP, membre actif du Centre du Patrimoine Mondial de l’Unesco et président de l’Association Sites et Monuments, rappelle les quelques précédents en matière de transfert au secteur privé de la gestion des biens culturels tunisiens, parmi lesquels le meilleur exemple reste la Basilique Saint-Louis de Carthage. Depuis que Mustapha Okbi, l’initiateur du projet, a pris en main la gestion de cet espace, la cathédrale s’est transformée en 1995 en l’Acropolium de Carthage, où se déroule chaque automne « L’Octobre Musical », un magnifique festival de musique classique, qui draine un public passionné et mélomane.
« Je ne pense pas que le ministère de la Culture compte céder des sites archéologiques qui font l’objet de fouilles, ou des réserves patrimoniales importantes. Ce sont plutôt les monuments qui intéresseront les privés. Des abus dans l’application des cahiers des charges ? Il y en aura probablement mais, à mon avis, ils seront moins graves que les abus d’abandon ! Peut-on reprocher à la famille d’un malade de le remettre entre les mains d’un médecin privé à défaut d’une assistance hospitalière publique ? Même chose pour le patrimoine», soutient A. Daoulatli.
« Faut-il rappeler aussi qu’il est toujours plus simple pour ces institutions publiques de contrôler que de gérer… », ajoute, à ce propos, Soumaya Gharsallah Hizem.
Un peu plus apaisé, le débat sur la privatisation de la gestion du patrimoine se poursuit aujourd’hui sous la tutelle de l’INP dans le cadre de deux commissions, chargées de proposer au ministre de la Culture, d’ici la fin de l’été, des idées pour valoriser le patrimoine et l’intégrer dans une dynamique économique à un moment où le pays est à l’affût de nouvelles ressources pour réanimer une économie en berne. D’autre part, et comme l’annonce Nabil Kallala, le nouveau DG de l’Institut, installé dans ses fonctions le 6 juin dernier, une journée de réflexion réunissant des experts tunisiens et étrangers, des chercheurs et des acteurs de la société civile, sera organisée à la rentrée sur le thème du partenariat public/privé en matière de gestion de l’héritage culturel.

«Nous voulons que les idées et propositions qui seront recueillies à la fin de cette journée de réflexion engagent cette fois-ci tout le monde ! », déclare Nabil Kallala.

*Malgré nos multiples tentatives pour interviewer le ministre de la Culture sur ce sujet d’enquête, notre requête a été accueillie par un persistant silence officiel.

Source : La Presse







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