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Entretien avec Mustapha Okbi, promoteur culturelL’Acropolium aura-t-il une seconde vie ?

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Promoteur, animateur et agitateur culturel, gardien du «Temple» qu’est l’Acropolium de Carthage (ex-cathédrale Saint-Louis), Mustapha Okbi est tout cela à la fois. Il compte parmi les acteurs culturels les plus dynamiques, car il a su faire de ce joyau historique et architectural un haut lieu de la culture en Tunisie. Mais le beau royaume qu’il a bâti au fil des ans risque de lui filer entre les mains puisque la concession de ce monument vient à son terme.
L’Octobre musical de Carthage, créé depuis 20 ans, peut, lui aussi, être compromis et cette session pourrait bien être la dernière.

En gardant l’espoir que la concession se renouvelle, parce qu’il y va de la sauvegarde de ce patrimoine et de l’existence du festival devenu incontournable dans le paysage culturel, Mustapha Okbi nous dévoile dans cet entretien du lundi, tout ce qu’il a sur le cœur.


Dans quelles circonstances a été créé l’Acropolium de Carthage et qu’est-ce qui vous a décidé à prendre en charge sa gestion?
La création de l’Acropolium de Carthage a été une aventure passionnante et sa réussite ne s’est pas faite sans mal. Dans un premier temps, il fallait affronter l’administration de la culture pour obtenir la concession du monument (ex-Cathédrale Saint-Louis). Pour ce faire, il a fallu 6 ans, puisque les négociations ont commencé en 1985. Une fois la concession de cession obtenue (1991), nous avons réuni les fonds avec plus de facilité. Les investisseurs qui sont des institutions financières et une agence de voyage importante, en l’occurrence Carthage Tours, ont été convaincus que le progrès et le développement économique et social passent par l’aménagement et le développement d’une politique culturelle active. C’est dans ce contexte que nous avons donc sauvé un monument en voie de disparition et apporté notre contribution à l’enrichissement culturel et touristique de la région Carthage-Sidi Bou Saïd.
A partir de là, nous avons ouvert ce nouvel espace à des activités culturelles et touristiques et la prestigieuse colline de Byrsa, où a été fondée Carthage, s’est animée d’une vie nouvelle à côté du Musée National d’Archéologie. En connaisseur de ces lieux de notre patrimoine, je peux affirmer que la création de l’Acropolium a sauvé ce monument et lui a redonné vie.

C’est un patrimoine qui revient au ministère de la Culture. Que voulait-il en faire d’après vous?
Le monument est affecté au ministère de la Culture. Ce qu’il voulait en faire, je n’en ai pas la moindre idée. Durant toutes ces années, la politique culturelle était considérée comme chasse gardée et son action se limitait, en grande partie, à organiser «les jeux du cirque». D’ailleurs, je tiens à préciser qu’en dehors de quelques initiatives dues à des privés dont les efforts pour instruire et développer la culture en jetant les bases d’une infrastructure fiable, théâtres, salles de cinéma, salles de concert et musées sont, en général, ceux hérités de l’époque du protectorat, excepté, toutefois, Ennejma Ezzahra et El Abdellia. Comment, par exemple, est-il concevable que jusqu’à ce jour, il n’existe nulle part sur le territoire tunisien, un musée d’art moderne?
Dans les années 2000, la création d’une Cité de la culture, projet mégalomaniaque, a été décidée et sa construction entamée. Cette réalisation a réuni tous les éléments d’un fiasco annoncé : site inapproprié, architecture aberrante et contenu pour le moins irréaliste. Alors qu’une Cité de la culture, moins coûteuse et plus rationnelle, aurait très bien pu trouver sa place dans l’ancienne Centrale de la Steg à la Goulette.

Quels sont les projets que vous avez imaginés pour cet espace? Et ont-ils été tous réalisés?
Nous avons ouvert l’espace à différentes activités culturelles et touristiques pour animer la région et proposer au ministère de la Culture plusieurs autres actions en vue de développer diverses activités au niveau du site, tel qu’un spectacle son et lumière sur l’histoire de Carthage, l’aménagement d’un belvédère offrant un panorama sur la ville de Tunis et le port punique. Pour cela, il fallait l’agrément de l’Anep (Agence nationale du patrimoine) qui s’immisçait dans le projet, mais ne faisait rien pour le concrétiser. D’autres projets ont connu soit le rejet, soit tout simplement le silence.
Je m’aperçois que jusqu’à ce jour, l’attrait culturel dominant de la Tunisie porte sur l’époque de l’antiquité punique et romaine. Nous n’avons toutefois pas réussi à donner à cette période l’intérêt qu’elle mérite. A Carthage même, dont le nom est mêlé à toutes les sauces, quand on arrive sur la colline de Byrsa, là où a été fondée la Cité et où se trouvent le Musée national de l’archéologie, l’Acropolium et un hôtel de charme cinq étoiles, les visiteurs sont accueillis sur un parking difforme, entouré d’un bois qui sert de poubelle et de baraques insalubres proposant de la pacotille importée. On constate que depuis la fin des années 1970, les pouvoirs politiques, qui se sont succédé, ont opté pour l’appauvrissement de l’enseignement et de son corollaire : la culture.
Dès lors, comment s’étonner, aujourd’hui, de voir des citoyens inconscients de la valeur et du respect tant du patrimoine culturel que naturel? Ce qu’Edouard Glissant appelle «les produits de haute nécessité par rapport aux produits de première nécessité» ont été tenus pour quantité et qualité négligeables.

Comment est née l’idée de l’Octobre musical de Carthage qui fête, cette année, son 20e anniversaire?
Lorsque nous avons ouvert l’Acropolium de Carthage, notre projet était de l’animer par des événements d’arts plastiques, à l’instar de celui de Byrsa 2001 qui a réuni des artistes tunisiens et français autour du thème de «l’art et l’archéologie». Ces artistes ont travaillé sur place en s’inspirant de ce sujet et ont produit leurs travaux sur l’ensemble du site. Jusqu’à ce jour, ces œuvres sont encore installées dans les jardins du Musée de Carthage (dont celles de Moëz Chelli), ainsi que dans «l’Arche bleu» et sur les marches des escaliers qui traversent le bois conduisant au sommet de la colline. D’autres événements semblables ont réuni des artistes allemands et tunisiens qui ont également travaillé sur place. A noter, également, la commémoration du 1550e anniversaire de la mort de Saint Augustin qui s’est faite à l’Acropolium avec le concours de l’Evêché de Tunis, du Musée national d’archéologie et de l’ambassade de Suisse en Tunisie.
De nombreuses autres activités ont animé ce lieu dont, précisément, l’Octobre Musical de Carthage qui a commencé en 1992, avec trois concerts seulement. Au fil des ans et porté par le soutien et l’adhésion du public et des artistes qui s’y sont produits, ainsi que par le soutien des principaux Centres culturels étrangers en Tunisie, il s’est davantage consolidé. Cet événement s’est, en effet, développé pour devenir incontournable et s’ancrer dans le paysage culturel tunisien.

Pourquoi portez-vous un intérêt particulier pour la musique de chambre?
Parce que le monument est particulièrement adapté à l’expression musicale classique qui a un public potentiel en Tunisie. Nous avons voulu le fidéliser et, en même temps, valoriser le site. Et face à certaines critiques qui portaient sur le choix de la musique occidentale, j’ai toujours répondu que ma conviction était d’offrir l’opportunité aux Tunisiens de découvrir une culture universelle dont la musique classique est l’une des expressions fondamentales.

Qu’est-ce que cette manifestation a apporté de plus dans le paysage musical tunisien?
Elle l’a, sans aucun doute, enrichi, grâce notamment à la persévérance et au choix de la fidélisation du public pour ce genre de musique. J’aimerais rappeler, dans ce sens, les conventions que j’ai signées avec les différents instituts et écoles de la région qui, chaque année, remplissent —à des tarifs très encourageants— les concerts programmés. Si les premières années, ce public, nouveau et peu habitué au genre proposé, présentait certains inconvénients pour le reste de l’assistance, il s’est, petit à petit, adapté et s’est progressivement plié aux exigences de l’écoute et de la discipline que réclame ce genre de concerts.
Aussi avons-nous prouvé que de la culture populaire, nous pouvions, en tant que Tunisiens, accéder à une culture «supérieure». Rappelons-nous Jean Vilar qui prônait «une culture élitaire pour le peuple».

L’Octobre musical de Carthage va-t-il encore se poursuivre et se développer?
Au bout de 20 ans, un événement culturel doit ou se renouveler, se développer ou alors changer de cap. L’Octobre musical obéit à cet impératif. Nous sommes dans une phase de réflexion pour décider de l’arrêt ou de la poursuite de cette manifestation pour les prochaines années.
La concession de l’Acropolium est arrivée à son terme. Quel sera l’avenir de ce monument et allez-vous renouveler la convention avec le ministère de la Culture?
Je vois que vous êtes bien renseignée et que dans l’état actuel des choses, nous sommes en pourparlers avec le ministère pour que la transition se fasse dans les meilleures conditions possibles, en tenant compte notamment de nos engagements avec les différents partenaires ainsi que de l’avenir des emplois —une dizaine environ. En plus et en bref, il faut assurer une passation qui permette de préserver le prestige et le rôle de cette institution culturelle.

Quel est l’avenir de Mustapha Okbi, au cas où la concession de l’Acropolium ne se renouvelle pas?
Je me laisserai pousser une barbe de quatre jours et je cultiverai d’autres jardins avec autant de plaisir que je l’ai fait avec l’Acropolium.

Vous avez proposé à l’étude au ministère de la Culture un autre projet qui vous tient à cœur : «La Maison des Arts et des Cultures de l’Afrique et de la Méditerranée». Où en sont les négociations?
Ce projet qui élirait domicile dans un domaine abandonné et en ruine appelé «Dar Boukhris» à Carthage, et dont les études préliminaires ont été présentées en 2006 au ministère de la Culture, a été, selon toute apparence, dévoyé au profit d’affairistes de l’époque. Ce n’est que récemment qu’une commission s’est réunie autour de ce projet et nous attendons la réponse.

Quels sont les objectifs de ce nouveau projet?
Ce projet consiste à ouvrir la Tunisie aux arts et cultures africains et méditerranéens, en aménageant des espaces de théâtre et de cinéma, avec une salle de concerts, des ateliers et des résidences d’artistes. En effet, pourquoi est-ce que les différentes cultures africaines ne se produisent-elles que sur les scènes européennes? Nous pourrions faire venir le public européen pour assister à ces manifestations, tout en permettant au nôtre d’en profiter. N’est-ce pas là un créneau porteur?

Quel est votre avis sur le paysage culturel actuel?
Il faut œuvrer pour construire une culture innovante appelant à la créativité porteuse des valeurs de la liberté, du savoir, de la justice et qui contribue à la joie et au bonheur de nos concitoyens. En premier lieu, par l’école où l’enseignement, débarrassé de toute idéologie et de tout complexe identitaire, doit inscrire dans ses programmes l’éducation artistique au même titre que les autres matières et créer des filières de formation donnant accès aux métiers d’art.
L’Etat doit assumer son rôle de législateur et pas seulement de pourvoyeur de fonds, en instituant un véritable Code des investissements à l’instar de ce qui existe pour l’industrie, le tourisme et le sport. Un Conseil supérieur des arts et de la culture, composé de compétences reconnues, serait chargé d’établir et de faire appliquer ce code. Les prérogatives de ce Conseil seront principalement de proposer les lois exonérant le matériel nécessaire aux pratiques artistiques, de veiller à l’esthétique de l’aménagement urbain et à l’obligation de prévoir pour chaque projet d’aménager une cité, un centre commercial, une marina, une structure culturelle appropriée concédée par le promoteur à des conditions fiables. En effet, quoi de plus désolant que de constater que des quartiers comme ceux d’Ennasr ou des Berges du Lac, pour ne citer que ceux-là, sont démunis d’espaces culturels.
En incitant à l’aménagement et à l’équipement d’espaces culturels dans l’ensemble des régions, l’Etat agira en faveur d’une distribution équilibrée des richesses matérielles et immatérielles du pays et les artistes disposeront d’un cadre leur offrant la possibilité de s’exprimer et de vivre leur art.

Quelle est votre devise dans la vie?
Le rire et l’acquisition du savoir sous toutes ses formes. Ils sont le propre des hommes et des femmes.

 

Auteur : Propos recueillis par Neïla GHARBI

Source : La Presse

 













 


 



















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