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Évènements — Sauvetage du patrimoineTestour : remettre l’horloge à l’heure

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Est-ce une fatalité que, chez nous, les choses doivent nécessairement finir par perdre leur identité originelle pour se dissoudre dans l’abime de la banalité et l’anonymat et ne conserver de leurs origines qu’une série de clichés qui ne correspondent, au mieux, qu’à une vague nostalgie, et, au pire, à une imagerie convenue, qu’on appelle d’Epinal. Testour, par exemple, dans l’esprit de tout Tunisien, est synonyme d’Andalousie en terre africaine.

Cette image renvoie aux origines, à la fondation, à l’histoire de la localité ; à un patrimoine architectural, culturel et artistique ; à un savoir-faire dans le domaine agricole et artisanal, à une tradition culinaire. Mais, confrontée aux réalités présentes, cette image est à la limite de la représentation fictive. C’est presque comme s’il s’agissait d’un autre endroit. La raison ? La perte de la mémoire en cours de route avec le départ des détenteurs de cette mémoire, ceux qui sont partis pour l’autre monde ou pour un autre monde, et l’arrivée sur place d’acteurs étrangers à tout ce legs, venus dans le sillage de mouvements migratoires amorcés dès le milieu du siècle dernier ; par manque d’entretien, aussi, et cela dans tous les domaines.

Il serait cependant faux d’affirmer que cette érosion se soit effectuée sans provoquer de réactions. Celles-ci ont émané d’esprits éclairés qui percevaient l’enjeu induit par cette problématique et qui ont tenté de «repêcher» ce qui pouvait l’être parmi le patrimoine matériel et immatériel en perdition, très souvent contre le courant officiel qui, au mieux, essayait de récupérer au profit de ses desseins politiques ou idéologiques toute démarche dans ce sens ; elles ont également émané (souvent après sollicitation expresse d’instances locales ou nationales présumées concernées) de parties étrangères mues par des motivations diverses. Dans le cas précis de Testour, on sait que l’Espagne, par exemple, s’est impliquée dans plusieurs actions tendant à sauvegarder le patrimoine andalou de la ville, en particulier dans les domaines architectural et urbain. Dans le cadre de la coopération bilatérale, l’Institut du Patrimoine, en collaboration avec la partie espagnole concernée, a entrepris, au cours de la décennie écoulée, une vaste opération de restauration et de réaménagement qui a englobé les principaux monuments historiques de la ville, dont l’emblématique Grande Mosquée, ainsi que la réfection des façades de la rue principale, débarrassée de son fatras de sur-ajouts, le réaménagement de la grande place du village (dotée de fontaines originales, certaines dans des bassins en marbre dépourvus de trou pour l’écoulement du trop-plein, de sorte qu’ils sont parfaitement inutilisables). Cette opération a contribué à sauver l’essentiel du patrimoine architectural et urbain de la localité. A ce titre, elle aura été salutaire. Mais, quelques années plus tard, que constatons-nous ? La dégradation de certaines façades de la rue principale, l’altération du cachet originel de certains locaux, l’édification de bâtisses en complète « désharmonie » avec l’ensemble, en particulier cette maison accolée au minaret de la Grande Mosquée sur son flanc est, élevée sur deux niveaux et qui empêche le visiteur venu de la route de Tunis de jouir du panorama de la ville qui en constitue, en quelque sorte, la carte de visite puisque sous son angle le plus parlant, avec le sanctuaire dominant ce quartier en pente. Pourquoi de telles dérives ? La Révolution a bon dos et certains n’hésiteraient pas à mettre sur son compte ces dérapages et d’autres. Or, ce glissement a commencé bien avant. Ce qui nous amène à admettre qu’à l’action entreprise dans le cadre de la campagne de restauration manquait une dimension essentielle : l’implication de la population dans cette œuvre. Si elle avait été associée à cette opération sous une forme ou sous une autre, si elle avait été amenée à en partager la «philosophie », elle aurait été le meilleur garant de sa pérennité et l’idée de dépassements ne lui serait certainement pas venue à l’esprit. Cela explique en grande partie la situation actuelle.

Remettre les pendules à l’heure

Parmi les manifestations du laxisme sous lequel le patrimoine historique de la ville a été régi tant par les instances locales que par les services concernés par le patrimoine, l’état de la fameuse horloge installée sur l’un des côtés de l’octogone du minaret de la Grande Mosquée. Nous savons que cet édifice a été bâti au XVIIe siècle par des architectes andalous qui l’ont doté d’un double système de lecture de l’heure : une horloge solaire et une grande horloge mécanique installée en haut du minaret et qui a cette caractéristique d’indiquer l’heure « à l’envers », c’est-à-dire que ses aiguilles tournaient dans le sens contraire à celui de nos montres (qui paraît universel, et donc qui souligne avec d’autant plus de netteté l’originalité de cet instrument). Seulement voilà, depuis belle lurette cette horloge a perdu ses aiguilles. L’un de descendants d’une famille prestigieuse de la localité, l’ingénieur Abdelhalim Koundi, pour ne pas le nommer (assurément très loin parent de Grand Condé d’Espagne), a voulu relever le défi de «remettre les pendules à l’heure».

Après avoir étudié la question sous tous ses aspects, techniques, mais aussi pécuniaires, il s’est mis en quête d’un pourvoyeur de fonds pour financer une opération dont les coûts ont été arrêtés à la somme de 6.000 dinars. Après avoir frappé à plusieurs portes, c’est finalement l’Institut Goethe de Tunis qui lui a ouvert les siennes. Mais à une condition : impliquer précisément les populations dans cette action. Pour cela, l’institution allemande a imaginé une manifestation pour amener les Testouriens à participer à l’action de sauvetage de leur horloge. Cela s’est passé hier dimanche 10 novembre. Un programme d’une journée a été mis sur pied et s’est déroulé dans la salle de fêtes de la ville avec la participation de la mairie, de l’association locale de sauvegarde de la ville, d’étudiants et de simples citoyens. La formule retenue combinait action et réflexion et dépassait nettement les limites de l’opération «horloge» qui, en fin de compte, a servi de catalyseur. Pour les organisateurs, il s’agissait d’amener les présents à participer concrètement à cette action. Pour ce qui concerne le financement de la réparation de l’horloge, ils ont imaginé une contribution symbolique d’un dinar par personne, solennellement glissé dans une urne transparente, geste immortalisé sur le champ et sur papier glacé sous forme de photo-souvenir ! Ceux qui auront participé à cette campagne se sentiront par la suite partie prenante dans l’opération. Certes, la collecte n’a pas réuni plus de 700 dinars, mais le président de l’ASM, M. Soussi, s’est engagé à récolter le reste en recourant au porte-à-porte auprès des habitants qui ne se sont pas déplacés ce jour-là, ce qui prolongera la campagne de sensibilisation d’autant. Et, de toute façon, l’Institut Goethe s’est engagé à combler le reste. Tout aussi importants, si ce n’est davantage, des cercles de réflexion (une dizaine) sous forme d’ateliers ont été mis en place pour amener les participants à réfléchir à leur ville et à placer cette réflexion en perspective. La participation y a été massive, studieuse, et les conclusions ont été exposées rapidement en fin de séance avec le projet d’en assurer le suivi sous des formes qui restent à préciser.

Entre deux opérations « sérieuses », les organisateurs ont inséré un moment de détente ô combien original et apprécié, une animation sous forme de spectacle de danse moderne qui, en dépit de son expression (musicale et chorégraphique) ardue, a fini par retenir l’attention de l’assistance et même à l’entraîner dans son univers.
Belle opération que celle-là, à vrai dire.

Auteur : Tahar AYACHI







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