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Entretien avec Morched Chabbi, urbaniste, auteur de «L’urbain en Tunisie»«Les

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Sociologue, géographe et docteur en urbanisme et en aménagement, Morched Chabbi est également co-fondateur de l’Association tunisienne des urbanistes (ATU). Recruté en 1971 par l’Association de sauvegarde de la médina de Tunis, il participe au projet de l’Unesco de réhabilitation des logements de la vieille ville. Mais Morched Chabbi a surtout dirigé, de 1975 à 1990, le District de Tunis, une institution capitale dans le temps, qui a joué un rôle fondamental dans l’aménagement du Grand-Tunis.

L’urbaniste, universitaire et chercheur a depuis quitté le secteur public pour se consacrer à son propre bureau de planification urbaine, Urbaconsult. Cet entretien veut suivre l’évolution chronologique de l’état de la ville en Tunisie selon les thèmes de réflexion choisis par l’auteur de « L’urbain en Tunisie ».


A la fin des années 70, la Tunisie connaît une relative stabilisation de sa croissance démographique. Pourtant les villes ont continué à gagner du terrain. Comment expliquez-vous que la transition démographique ne se traduise pas par une maîtrise du développement urbain ?
Dans les années 60, la Tunisie a connu l’expérience des coopératives. Or ces coopératives, n’ayant pas été en mesure d’intégrer les paysans, ont accru le flux de l’exode rural en direction des grandes villes : 200 000 personnes ont afflué vers les gourbi-villes et la médina de Tunis. Ce cycle s’est traduit par une forte densification du tissu, du fait de l’absence de programmes de logements adaptés aux ressources des populations pauvres provenant de la campagne. A la fin des années 70, au moment où une crise politique mettait face à face l’Etat et la centrale syndicale, éclatait au grand jour l’ampleur de l’extension et du sous-équipement des quartiers populaires.


Entre 1970 et 1980, les politiques de logement ont-elles occulté les couches populaires peu solvables ?
Après l’échec du système des coopératives, l’Etat réoriente son modèle de développement. D’une économie autocentrée il passe à un modèle fondé sur le libéralisme économique et la promotion des exportations. Dès 1970, le Premier ministre Hédi Nouira fait appel aux investisseurs étrangers. Conséquence directe de ces choix : la création de zones industrielles, l’installation de réseaux routiers et d’un système de transport à l’intérieur de la ville. Parallèlement, l’Etat s’intéresse au processus de constitution d’une classe moyenne en mettant en place une nouvelle politique de l’habitat reposant sur la création de trois agences foncières, parmi lesquelles l’Agence foncière d’habitation (AFH), qui avait pour mission d’acquérir, d’aménager et de vendre des lotissements aux ménages et aux promoteurs. C’est de cette façon qu’est né, a été commercialisé et s’est développé un quartier comme El Manar par exemple. Cependant, on a oublié dans la foulée l’existence des autres catégories sociales économiquement modestes, peu solvables, qui se sont adressées au marché foncier parallèle et ont ainsi contribué à la périurbanisation. Le lotissement clandestin résulte de l’accaparement frauduleux de terrains agricoles appartenant à l’Etat, leur subdivision en petites et moyennes parcelles et leur mise en vente par des individus sans droit, ni titre, à savoir les lotisseurs clandestins.


Vous consacrez une partie de votre livre à la Cité Ettadhamen. Comment est né ce quartier?
Il est né en 1968 avec le relogement de 132 familles venues d’un gourbiville de La Manouba, dans une zone initialement vouée aux grandes cultures. Cette opération de logements sociaux fut baptisée du nom d’ «Ettadhamen ». Tout en testant le contrôle de l’Etat, le quartier s’est développé par la suite graduellement au gré des stratégies de lotissements clandestins et du rythme des vagues d’ acquéreurs des parcelles dont la minorité vient des campagnes, et la majorité 70% de la médina et des gourbivilles de Tunis.
Le quartier a été découpé en deux parties, Ettadhamen et Douar Hicher. Comptant 7.000 habitants en 1975, Ettadhamen atteindrait aujourd’hui près de 120 000 habitants et Douar Hicher, 60 000 habitants. Cette formidable croissance, entre 1970 et 2010, fait d’Ettadhamen le quartier spontané le plus important de Tunisie !


Sur les terrains lotis par l’AFH, à El Manar et à El Menzah notamment, les couches moyennes construisent des villas surdimensionnées par rapport à leurs besoins. La maison devient-elle ainsi un marqueur du statut social de son propriétaire ?
En effet. Puisque si la parcelle type dans l’habitat traditionnel excède rarement les 200 m², la surface désormais consacrée à la construction d’une villa dans les nouveaux quartiers résidentiels est de 500 m2. La taille de la villa n’est pas définie en fonction des besoins familiaux, mais parce qu’elle constitue un symbole d’aisance et de réussite sociale. A la sobriété et à la simplicité des façades des logements traditionnels, qui ne laissaient rien entrevoir de la fortune du propriétaire, se substituent désormais la redondance et l’hétérogénéité des styles architecturaux, ainsi qu’une profusion de signes ostentatoires, censés marquer le statut d’une nouvelle catégorie sociale en cours de formation.


Dans votre livre, vous avancez une thèse : les autoroutes de Bizerte, Hammamet et Medjez El Bab entraîneront la création d’une région urbaine d’une amplitude de 120 km autour de la capitale. Comment gérer ce système urbain nouveau ?
On le voit déjà très précisément : il n’y a plus de limites entre Hammamet, El Merazga et Nabeul, ni d’ailleurs entre Sousse et Hammam Sousse. Ce phénomène prépare de nouvelles formes d’urbanisations que nous appelons les conurbations, c’est-à-dire la coalescence de tissus urbains appartenant à différentes villes, qui étaient auparavant bien distinctes les unes des autres. Or, les politiques ignorent ce processus, qui préfigure la constitution de régions urbaines, de villes commandant un chapelet de villes. Comment aborder ce système que nous ne connaissons pas ? La multiplicité des communes au sein de ces conurbations représentera un handicap pour la gestion des services urbains : transport, traitement des ordures ménagères, abattoirs… la création d’un ensemble d’organismes intercommunaux doté d’une vision à moyen et à long terme et qui peut fédérer plusieurs régions ne semble pas être à l’ordre du jour.

 

Auteur : Propos recueillis par Olfa BELHASSINE

 








 






 






 






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