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Hommage à Sémia AKROUT-YAÏCHE

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« C’est avec une grande émotion et une profonde douleur que nous annonçons la terrible nouvelle du décès de notre chère amie et collègue Sémia Akrout-Yaïche survenu le 27 Avril 2015. Paix à l’âme de cette militante de la sauvegarde du Patrimoine et du rayonnement de la Médina de Tunis à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
Sémia AKROUT-YAÏCHE, architecte-urbaniste, a consacré sa vie à la sauvegarde et à la valorisation de l’exceptionnel patrimoine architectural et urbain de la vieille ville de Tunis avec abnégation et conviction.

Elle a été Directrice Générale de l’Association de Sauvegarde de la Médina de Tunis de 1993 à 2013, membre de l’ICOMOS Tunisie, membre du Panel du programme de Gestion Urbaine (PGU Tunisie), Coordinatrice Régionale de l’Organisation des Villes du Patrimoine Mondial pour la Région Afrique/Moyen-Orient de 2002 à 2013 et Directrice Générale de la Fondation du Patrimoine et des Villes Historiques Arabes dont le siège est à Tunis de 2007 à 2013. Elle était, également, membre de l’Association Tunisienne des Urbanistes et de l’Association Internationale des Urbanistes, membre fondateur de l’Association Tunisienne Monuments et Sites, membre du Panel Tunisien du Programme de Gestion Urbaine – Pays-Arabes (PNUD / CNUEH / Banque Mondiale) et présidente fondatrice de l’Alliance « Femme et Villes » en juillet 2000.
Récipiendaire du Prix Aga Khan d’Architecture à deux reprises, en 1995 pour le Projet de “Restructuration du Quartier de la Hafsia” et en 2010 pour le Projet de “Revitalisation du Patrimoine Récent de la Ville de Tunis” (patrimoine des 19ème et 20ème siècles), elle fut reçue Chevalier de l’Ordre du Mérite culturel de la République tunisienne (2005) et Chevalier de l’Ordre du Mérite culturel brésilien (2004).
Que le Très-Haut l’agrée dans son infinie Miséricorde. » Zoubeïr Mouhli et toute la famille de l’ASM de Tunis.

Nous publions ci-après l’interview accordée par Sémia AKROUT-YAÏCHE parue dans Archibat n 29 de Juin 2013.

Après plus de vingt ans à diriger l’Association de sauvegarde de la médina de Tunis, Sémia Akrout Yaïche, architecte et urbaniste part à la retraite dans les jours qui viennent. Avec elle, nous avons voulu dresser le bilan de toutes ces années de réhabilitation et de mise en valeur du tissu historique ancien. La directrice de l’ASM part dit-elle « la conscience tranquille », notamment après la publication d’un ouvrage qui restitue les diverses étapes d’une belle expérience professionnelle. Mais dans sa voix pointe une amertume et une certaine inquiétude quant à la poursuite dans l’avenir des actions d’une association mises sous veilleuse depuis la révolution…

L’ouvrage que l’ASM vient de publier, « Tunis Patrimoine Vivant », couvre la période allant de 1980 à 2012. Les années 80 ont-elles représenté la période où l’Association a identifié sa stratégie d’intervention dans le tissu urbain historique ?
Sémia Akrout Yaïche : Ce livre-témoignage de la genèse d’une expérience tunisoise de réhabilitation et de mise en valeur du patrimoine, pourrait servir de référence pour développer une stratégie de sauvegarde durable d’un site historique vivant jouant un rôle important socio-économique dans le développement d’une région. La mise en place de l’équipe pluridisciplinaire de l’Atelier d’Architecture de l’ASM ont fait de cette structure, créée en 1967,  un agitateur d’idées, un espace de réflexion sur l’agglomération tunisoise dans sa globalité, de l’habitat, jusqu’au transport en intégrant la dimension socio-économique et culturelle. Le renforcement de cet atelier au début des années 80 à la faveur d’une équipe municipale intéressée par la Médina, a permis de développer une approche de sauvegarde tuniso-tunisienne et de dépasser le stade des études pour s’attaquer à l’opérationnel par la mise en œuvre de projets urbains intégrés permettant de restructurer et de réhabiliter des quartiers entiers en traitant à la fois infrastructures, habitat, stationnement, équipements socioculturels et développement de l’artisanat.

A l’époque, l’Etat tunisien négociait le troisième projet urbain avec la Banque mondiale. L’opération Hafsia II a été retenue comme projet pilote pour la BM. Pour quels critères la deuxième tranche du projet Hafsia a-t-elle été couronnée par le prix Agha Khan en 1995 ?
Il faut rappeler que la première tranche du projet a été également récompensée par le prix Agha Khan d’Architecture en 1983 pour la typologie des logements et du souk proposé. Par contre Hafsia II  conçu comme un projet intégré de visées sociale et patrimoniale à la fois, a été primé comme un projet urbain. En effet l’opération a été conçue pour assurer une homogénéité entre le tissu ancien et le tissu restructuré qui l’entourait, et ce par une double continuité, celle de la voierie et celle du bâti. 250 crédits ont été avancés pour améliorer les logements anciens. La construction de 400 logements en plus des commerces avait permis de reloger un grand nombre de familles touchées par les démolitions. Nous avons travaillé à ce moment-là en totale symbiose avec l’Agence de Réhabilitation et de Rénovation Urbaine (ARRU), maitre d’ouvrage délégué de l’opération. Hafsia II a réussi à démontrer la faisabilité de la réhabilitation de l’habitat social. Plus qu’un projet d’architecture, l’opération a eu le mérite de mettre en exergue les difficultés de la réhabilitation dans un tissu ancien : la complexité des montages techniques et financiers, la spécificité des prêts octroyés pour la réhabilitation, les effets pervers du système de blocage des loyers. La révision de la loi régissant les relations propriétaires/locataires en 1994 suite à ce projet, a démontré que la législation ancienne n’était plus dans l’intérêt, ni des habitants, ni de la ville, dont le nombre de friches augmentait de jour en jour.

Un projet appelant l’autre, c’est ainsi que l’opération Oukala s’est imposée. Quel était son objectif ?
En effet, la réussite de Hafsia II a convaincu les autorités à s’engager dans le projet Oukalas, qui était aussi de visées sociale  et patrimoniale avec comme objectif principal, l’assainissement des logements surdensifiés appelés Oukalas. Il a permis de reloger  environ 2.000 ménages vivant dans des habitations menaçant ruine dans des logement neufs situés à l’extérieur et dans la médina. D’autre part, plus de 700 prêts pour la restauration, à 5 % d’intérêt, remboursables sur quinze ans,  ont été octroyés aux propriétaires occupants. Ce prêt leur donne également la possibilité d’être assistés gratuitement par l’ASM pour l’élaboration du dossier et le suivi technique du chantier. Nous avons pu aussi, dans ce cadre-là, restaurer une quarantaine de bâtiments publics et les reconvertir en jardins d’enfants, clubs de jeunes, centres de formation artisanale, sièges d’associations… Ce projet
financé en partie par le FADES (Fonds Arabe de Développement Economique et Social) a permis le déclenchement du phénomène de
retour dans la Médina.

A la fin des années 90, on a enregistré un phénomène de retour vers la médina de la part d’une élite intellectuelle attachée au patrimoine. Est-ce le couronnement de toutes ces années d’intervention sur la vieille ville de Tunis ?
De 140.000 personnes dans les années 70, la population de la médina s’est stabilisée à 100.000 depuis les années 90. Ce n’est plus un lieu d’accueil de l’exode rural. Assainie, à la suite  des projets urbains notamment l’opération Oukalas, elle a enregistré un regain d’intérêt. Du coup, le prix de l’immobilier a augmenté. Il faudrait rendre hommage  aussi aux premiers investisseurs dans la médina, qui ont aménagé restaurants, galerie d’arts, maison d’hôte dans la demeure de leurs ancêtres. D’autres ont récupéré et restauré leurs maisons familiales ou acheté une demeure qu’ils ont rénovée. C’était un de nos objectifs de départ : l’essence même de sa continuité consistait à faire de la médina un lieu de mixité sociale. Il y a eu un temps où lorsqu’on parlait de réhabiliter la médina les gens nous prenaient pour des fous. Il faut dire que nous avons travaillé dans le cadre d’un flagrant vide  juridique et réglementaire. Certes la médina a été inscrite en 1979 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, mais en Tunisie elle n’est toujours pas classée secteur sauvegardé. Le Code du patrimoine n’a jamais été appliqué…

Avec l’avènement des années 2000, l’ASM évalue ses actions et réajuste sa stratégie. En quoi consistent désormais ses objectifs ?
On s’est interrogé à ce moment-là : quelle voie prendre pour développer nos projets futurs ? Après avoir sauvegardé un patrimoine monumental, mosquées, palais, zaouïas, medersas, suivi un programme de réaffectation de ces espaces et engagé des projets urbains de visée sociale, tel la Hafsia, assainissement des Oukalas, on s’est dit qu’il fallait s’orienter davantage vers la création d’ espaces culturels et compléter nos interventions par des opérations d’esthétique urbaine en restaurant plus de 100 sabbats et en aménageant un circuit touristique et culturel dans la médina centrale, « de la mosquée Zitouna à la zaouia Sidi Brahim ». On s’est lancé également dans l’opération d’embellissement de l’avenue Bourguiba et ses abords et dans la réhabilitation des bâtiments d’intérêt architectural du dix-neuvième siècle : les façades des immeubles de l’artère centrale de la ville européenne, le théâtre Municipal, le Tribunal administratif, le marché Central… On a même proposé au Ministère de la Culture d’étendre la notion de patrimoine national à l’héritage européen.

Le projet d’embellissement et de mise en valeur de l’hyper-centre vaut encore une fois à l’ASM le Prix Agha Khan D’architecture en novembre 2010…
Le jury international du prix, composé d’éminents architectes, a récompensé tout d’abord la dimension esthétique du projet, ensuite son approche participative et de développement durable. Les travaux s’étant déroulés avec l’adhésion des riverains, habitants et commerçants de l’avenue Bourguiba, même si leur sensibilisation a demandé plusieurs séances d’échange et d’information. Il y a aussi le fait que Tunis soit parmi les rares villes à s’intéresser à un patrimoine colonial et à l’intégrer dans sa vie touristique et culturelle. D’autres pays arabo-islamiques ont rasé ce type d’héritage…

Après la révolution, les activités de l’ASM semblent mises en veilleuse. Pourquoi ?
Il semble que le Patrimoine n’est pas prioritaire pour le moment ni pour l’Etat ni pour les responsables locaux. Même les projets programmés n’arrivent pas à démarrer et les procédés  de mise en œuvre des nouveaux projets ne tiennent pas compte  du savoir faire en la matière notamment pour les nouveaux circuits culturels. L’ASM est menacée aujourd’hui de disparition puisque son action n’est pas inscrite dans une démarche légale ! Elle s’est imposée par son savoir-faire et ses connaissances du terrain et son noyau technique et par atelier d’Architecture et d’Urbanisme qui fait travailler plus de quinze architectes et joue le rôle d’expert et de conseiller pour la Mairie, les Institutions intéressées et les citoyens.
Un grand travail est à faire au niveau de la stratégie nationale de sauvegarde du patrimoine, pour le développement des outils d’interventions dans les sites anciens. Et dans ce cadre la régularisation de l’action de L’ASM est possible comme un partenaire dans la mise en œuvre de stratégie locale d’un site à l’instar des Associations PACT-ARIM en France qui ont un statut particulier leur permettant d’intervenir comme opérateur notamment pour l’Habitat.

L’idée que les ASM tunisiennes travaillent en réseau vous parait-elle intéressante pour renforcer leur champ d’action ?
Oui, mais encore une fois, il faudrait au préalable unifier  leurs statuts et leurs objectifs. Travailler en réseau permet de développer une vraie coopération entre les grandes villes comme Tunis, Sousse, Sfax Kairouan, de faire circuler l’information et les savoir-faire, et permet aussi de développer  des assistances techniques pour les petites villes et les villages, de faire évoluer le partenariat avec des institutions étrangères et de coordonner avec la société civile surtout avec le foisonnement des associations aujourd’hui.

Propos recueillis par Olfa BELHASSINE







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