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Le palais de Skanès, de justesse

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Pour ceux de ma génération, l’ancien palais présidentiel de Skanès, à Monastir, était (et demeure) chargé de symboles : celui de l’édification d’un Etat national moderne, d’un chef de cet Etat pétri de culture et de valeurs universelles ; ou, pour d’autres, l’expression de l’assujettissement d’un peuple taillable et corvéable à merci, chaque année convoqué en ces lieux à célébrer le culte du tyran à l’occasion de la commémoration de son anniversaire. C’est selon l’appartenance politique ou idéologique de chacun.

Pour votre humble serviteur, passé de la ferveur «patriotique» de l’époque à la contestation à la faveur de son «émancipation» par les événements de mai 1968 qu’il a vécus sur le théâtre des opérations, et donc du « soutien inconditionnel» au «dénigrement systématique», comme on disait à l’époque, cet édifice représentait surtout la matérialisation d’un complot contre l’identité tunisienne ourdi par le duo Bourguiba/Olivier Clément Cacoub.

Pour faire court, souvenons-nous de tous les méfaits infligés à notre héritage architectural et urbain dans l’écrasante majorité de nos villes anciennes sur décision du premier à l’instigation du second, en commençant par la destruction du mausolée de Sidi Ibn Abi Ziad qui a introduit le rite malékite au Maghreb (peu importe, par ailleurs, l’appréciation qu’on peut porter sur lui), le démantèlement de La Kasbah de Tunis, la destruction de ses portes pour l’aménagement de boulevards périphériques, sans oublier le chamboulement de ce bijou médiéval qu’était la ville de Monastir. Qu’on se souvienne du projet de prolongement de l’avenue Bourguiba, à Tunis, jusqu’à la place de La Kasbah à travers la Médina !


N’ayant pas été en odeur de sainteté sous le règne des deux premiers présidents (et n’espérant ni ne voulant l’être sous le troisième), il ne m’a jamais été donné de franchir les grilles du palais de Skanès, jusqu’à ces derniers jours en relation avec l’ouverture (depuis effectuée) du musée de Beït Bourguiba. Difficile de décrire les sentiments qui s’emparent de vous dès que vous avez franchi l’une des deux entrées monumentales de l’enceinte en fer forgé qui délimite le périmètre de l’ancien palais d’été de Bourguiba. Au lieu de la perspective d’une allée centrale bordée d’arbres qui doit conduire au bâtiment censé accrocher votre regard d’entrée de jeu, votre vue est brouillée par les résidences plus ou moins luxueuses, plus ou moins réussies sur le plan esthétique, certaines à deux, trois, voire quatre niveaux ! Autant dire que vous perdez dans ce paysage tout sens de l’orientation. Vous continuez à errer dans les méandres des allées jusqu’à longer une «barre» en angle ouvert de trois ou quatre étages qui voisine, à une cinquantaine de mètres à peine, comment dira-t-on ?, un pavillon? Un édifice tout blanc, sur le point de s’envoler, tellement il est léger. Mais vous n’êtes pas là pour rêver : où se trouve ce sacré palais ? Vous demandez votre chemin au jeune homme qui sort de la résidence juste en face. «Mais il est là, juste derrière vous, le palais !». C’était donc ça, le «palais» d’été de Bourguiba ? De suite, vous éprouvez immensément de regret et de peine.

Une prodigieuse créativité


Une visite jusque dans les moindres recoins de cette résidence (et ce n’était rien d’autre, en dépit de l’appellation pompeuse de «palais d’été») vous instruit sur la modestie des intentions qui ont présidé à l’édification de ce bâtiment et sur la prodigieuse fécondité des esprits qui lui ont donné corps, c’est-à-dire Olivier Clément Cacoub et, peut-être autant, Habib Bourguiba lui-même qui en avait suivi toutes les étapes, de la conception sur papier à la réalisation sur le terrain, intervenant dans le moindre détail, chamboulant des plans préétablis.
Et quand, du haut de la terrasse située au troisième niveau du bâtiment, votre regard embrasse le vaste parc (environ 37 hectares, répartis en plus de 400 lots et encore par endroits hérissés de grues) qui, jadis, au vu de photos récemment publiées, était couvert d’épaisses frondaisons aujourd’hui envolées sous les coups des pelleteuses, vous vous dites qu’un crime incommensurable a été commis à l’endroit de cette nation ici doublement sacrifiée, une première fois par la soustraction d’une cinquantaine d’hectares au domaine public qui aurait dû, dans un endroit aussi privilégié de la région de Monastir, rester à la disposition de la population et une deuxième fois lorsque la gangrène affairiste s’en est emparée pour s’y livrer à une spéculation ravageuse.
Dût cette douloureuse expérience inspirer ceux qui caressent le projet de vendre le «palais» de Sidi Dhrif pour colmater de petites fissures dans une embarcation qui prend l’eau de partout. Au moins léguer à la descendance un lieu de (triste) mémoire et en tirer, outre les leçons, des revenus pour en assurer l’entretien après sa conversion en musée.

 

Auteur : Tahar AYACHI

 








 






 













 







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