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L’éco-construction : un effet de mode ou un projet d’avenir ?

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En mai dernier un séminaire de lancement du projet de jumelage UE-Tunisie (Voir présentation du projet dans Archibat n°24, Décembre 2011) relatif à l’éco-construction a eu lieu dans un hôtel de la banlieue nord de Tunis. L’objectif de ce séminaire était de présenter les missions à réaliser dans le cadre de ce jumelage et de sensibiliser les différentes parties prenantes, tant internes qu’externes, à l’importance des enjeux.

Le séminaire était présidé par monsieur le Ministre de l’Equipement et Leurs Excellences les Ambassadeurs de l’Union Européenne (UE), de la France, de l’Allemagne et du Portugal en Tunisie, avec la participation des chefs de projets de ces mêmes pays.

 

Ali Cheikhrouhou, architecte nous livre ses quelques réflexions à partir de l’objectif du projet de jumelage en trois axes.


Axe 1 : renforcer les lois et règles de construction au profit du développement durable
L’intension est louable mais s’agit-il dans ce cas de développer une approche tunisienne en la matière ou adapter une législation européenne au contexte tunisien ?


En Tunisie on n’arrive pas à ce jour à faire appliquer les règles actuelles de construction et d’aménagement de l’espace. Les raisons sont multiples et il est difficile de les aborder dans ce papier, mais peut-on renforcer des règles ou lois qui ne sont appliquées que partiellement ? Ou, faudrait-il revoir l’ensemble de ces lois et règles de façon à leur assurer une plus grande efficience ? La démarche ne serait pas la même, car une refonte globale nécessite une étude exhaustive de la question avec un bilan objectif sans occulter aucun aspect, car une règlementation n’est efficace que si elle est acceptée par une majorité des intervenants et de la population et jusqu’à présent cette dernière a toujours été exclue de toute décision normative qui concerne en premier lieu son mode de vie et l’occupation de son espace.


Dorénavant, il faudrait que les lois émanent des besoins de la collectivité afin que la population puisse se les approprier et devienne ainsi garante de leur bonne application. Cette démarche est nouvelle pour nous qui sortons de décennies de dictature et le tunisien n’est peut être pas encore prêt à y adhérer. La loi est encore considérée par le citoyen comme une entrave à sa liberté d’entreprendre et il faudrait le convaincre du contraire pour pouvoir changer cette mentalité.


Venir parler d’éco-construction et de développement durable dans ce contexte nécessite une élaboration d’une stratégie appropriée et l’adoption d’une démarche participative qui englobe tous les acteurs et aussi la population.
Les expériences menées dans le but d’encourager les habitants à utiliser les techniques et matériaux locaux de construction ont toutes relevées les difficultés rencontrées quant à l’adhésion de la population à cette problématique et les réticences à ce type de démarche.
La dimension sociale de l’éco-construction est extrêmement importante et ne peut en aucun cas être occultée et vouloir élaborer une règlementation sans intégrer le facteur social ne peut conduire qu’à un échec. La pensée technique qui nous a conduit où on est actuellement a montrée ses limites et elle est de plus en plus critiquée. L’idée de développement durable qui est partagée par tout le monde et dans tous les lieux est diversement interprétée et ne fait pas l’unanimité, elle reste toujours à construire. Comme le dit Philippe Madec « si l’on accepte ce que demande le développement durable, soit un refus de faire prévaloir un seul des termes qu’il invoque – l’économique, l’environnemental, le social, le culturel -, la tache est affreusement complexe ».

La démarche normative actuelle tend à privilégier l’aspect énergétique sur les autres par le fait qu’il est plus facilement mesurable et parce que on est obnubilé par la question de l’économie d’énergie. La question fondamentale au niveau de l’éco-construction est d’abord comportementale. Elle est liée à nos modes de vies, à nos manières d’utiliser l’espace et de nous y installer.
L’autre enseignement retenu, dans le domaine de la promotion des matériaux locaux et techniques traditionnelles de construction dans nos pays, est la valeur marchande du produit qui est dévalorisée par rapport aux constructions « modernes », d’une part, et l’absence certification, d’autre part.


Si nous n’avons jamais pu réaliser un bâtiment public témoin avec des matériaux locaux pour donner l’exemple, c’est uniquement dû à l’absence de certification de ce type de matériaux et à la réticence des bureaux de contrôle à certifier des systèmes constructifs séculaires et qui ont montré leur efficience à travers le temps. Demander à un bureau d’études de certifier une construction en terre est tout simplement inimaginable, et les voutes et coupoles en briques devaient, pour être homologuées, être doublées d’une chape en béton armé qui réduit le rôle de la brique à un coffrage perdu! Cette certification obligatoire pour tout bâtiment public a signé l’arrêt de mort des techniques traditionnelles de construction et a fait la part belle au béton armée qui s’est développé pour devenir presque exclusivement la seule technique de construction en Tunisie vu son prix de revient abordable et sa mise en œuvre facile.


La démarche française ASCNI (analyse des caractéristiques des systèmes constructifs non industrialisés) présentée lors du séminaire qui se base sur les savoirs faires des artisans et non sur les matériaux pour aboutir à fixer des règles professionnelles pour certifier un système constructif, nous parait intéressante pour contourner la difficulté rencontrée pour la certification des matériaux traditionnels. Cette expérience est-elle transposable en Tunisie?


Axe 2 : Développer et promouvoir sur l’ensemble du territoire, et pour tous les types de bâtiments, l’éco-construction
Au delà du caractère prétentieux et irréalisable de cet objectif, il faudrait qu’on se mette d’accord, avant de commencer, sur ce qu’on entend par « éco-construction».
D’après Wikipédia : L’éco construction ou construction durable est la création, la restauration, la rénovation ou la réhabilitation d’un habitat en lui permettant de respecter au mieux l’écologie à chaque étape de la construction, et plus tard, de son utilisation (chauffage, consommation d’énergie, rejet des divers flux : eau, déchets). Cette pratique est apparue à la fin des années 1960. Une éco construction cherche à s’intégrer le plus respectueusement possible dans un milieu en utilisant au mieux des ressources peu transformées, locales et en favorisant les liens sociaux.


Une éco construction vise à consommer peu d’énergie pour le chauffage et l’eau chaude. Il est souhaitable qu’une maison éco construite relève le défi de la basse consommation, ou de l’habitat passif. Notons qu’une maison BBC (Bâtiment Basse Consommation) ou HQE (Haute Qualité Environnementale) n’est pas forcément éco-construite : elle peut être isolée en laine de verre etc.…ce qui augmente nettement son coût en énergie grise, et peut diminuer son efficacité d’isolation en été…
Nous constatons que cette définition peut contenter presque tout le monde, mais reste sujette à plusieurs interprétations.
Si l’éco-construction et la construction durable y sont présentées comme synonymes, cela nous parait acceptable mais est-ce le cas pour tout le monde ?


Dans la même définition la notion de performance énergétique ne relève pas forcément de la démarche d’éco-construction. Une construction à haute performance énergétique n’est pas forcément écologique ou relevant d’une démarche d’éco-construction. Ce qui limite le poids de toutes les certifications énergétiques ou thermiques qui par ailleurs commencent à être critiquées et ont montré leurs limites et leurs effets induits.


La définition inclut aussi la dimension humaine du projet en « favorisant les liens sociaux » mais cette notion est vague et peu mesurable et peut donner lieu à plusieurs interprétations. En effet, comment déterminer qu’un projet de construction va ou ne va pas favoriser les liens sociaux ?


L’éco-construction s’attache à la fois à la construction de bâtiments respectant au mieux l’environnement, la santé et le confort des usagers, mais elle s’inscrit également dans une démarche de management environnemental. Les bâtiments éco-construits vont chercher à s’intégrer le plus respectueusement possible dans leur milieu et minimiser l’impact environnemental de la construction dès la phase de conception jusqu’à la phase de démolition/recyclage, en passant par les phases de construction et d’exploitation.
Nous voyons à travers cette définition que l’éco-construction est à la fois un objectif et un processus complet et la promotion de l’éco-construction ne peut se faire sans la mise en place de l’ensemble du système. Son introduction peut-elle se faire dans le cadre du système actuel de production du bâti en douceur sans rentrer en conflit avec les pratiques et procédures actuelles ? Ou, doit-elle être développée en parallèle au risque de la marginaliser ?


En effet, on ne peut promouvoir la construction durable sans offrir le cadre global qui sous tend tout développement durable, à savoir la valorisation de l’environnement local, l’utilisation efficiente des ressources, la préservation du patrimoine et de la diversité sociale et culturelle, l’intégration économique et spatiale, le développement du lien social et de la vie participative et surtout la veille à la transmission générationnelle.


L’expérience européenne en la matière a commencé depuis les années soixante et doit beaucoup à la première génération des « éco constructeurs » qui a multiplié les expériences dans le « tiers monde » pour expérimenter et promouvoir les techniques de construction alternatives, à l’instar de l’architecte égyptien Hassan Fathi qui dès les années quarante a entamé la construction du village de Gourna avec l’aide des paysans et en utilisant l’adobe comme matériau de base, pour aboutir à la mise en place actuelle d’un système global d’éco-construction comprenant toute la panoplie de services.


Nous ne pouvons prétendre suivre le même chemin en Tunisie car les conditions et les données du problème ne sont pas les mêmes et les expériences des autres ne peuvent pas être transmises sans une appropriation préalable et sans une expérimentation propre.


Axe 3 : Renforcer les expertises et le savoir faire de la maitrise d’ouvrage publique
Je commence par dire que l’éco-construction n’est pas l’apanage d’experts mais elle implique tout le monde, chacun à la place qui lui revient. Vouloir continuer dans les pratiques habituelles d’expertise ou de maitrise d’ouvrage serait une erreur, mais de quelle façon doit-on réformer nos systèmes devenus obsolètes ?


Il faut d’abord commencer par faire participer les futurs usagers car, au niveau de la maitrise d’ouvrage publique concernant les bâtiments civils et dans la majeure partie des cas, les usagers sont connus avant le début de la conception. Jusqu’à présent on n’a fait intervenir que les responsables qui se sont comportés de façon individuelle et sans concertation réelle avec les futurs occupants.
Agir sur les habitudes est beaucoup plus difficile que d’améliorer ou renforcer les « savoir faire ». Comment faire accepter à l’administration tunisienne qu’il faut discuter avec des professeurs et des élèves avant de commencer la conception d’un lycée ? Va-t-elle accepter d’aller spontanément vers les usagers ? Et comment organiser et mettre en place une telle concertation ? Doit-on l’imposer au risque de la formaliser ou doit-on la rendre naturelle avec tous les dérapages qui peuvent se produire ?


Intégrer la démarche de la construction durable dans l’administration tunisienne nécessiterait aussi une redéfinition des taches et leur répartition car la notion de coût global qui est l’apanage de la durabilité n’est pas encore entrée dans les mœurs et que la maitrise d’ouvrage publique ne concerne que la conception et la construction du bâtiment sans se soucier de son exploitation, entretien, réhabilitation, démolition et recyclage. L’ensemble du processus implique l’adhésion de toutes les parties prenantes et de tous les acteurs.


La maitrise d’ouvrage publique en Tunisie souffre d’une opacité qui rend impossible au citoyen de se renseigner ou de suivre le déroulement d’un quelconque projet. La première action à mener serait d’instaurer une totale transparence quant à la conduite des projets de bâtiments civils. Un simple citoyen doit pouvoir accéder à l’information nécessaire sur tous les projets programmés dans sa région ou sa localité et pouvoir suivre leur évolution périodiquement y compris au niveau du financement. Le droit à l’information sur les investissements publics et la gestion des projets est la pierre angulaire de toute démocratie. Nous avons beaucoup à apprendre de l’Europe en cette matière.


L’objectif du projet de jumelage de « développer les capacités managériales de la DGBC grâce notamment à la confrontation avec les stratégies des administrations européennes équivalentes » ne peut aboutir qu’en tenant compte du potentiel existant en moyens humains et matériels de cette direction générale, d’une part, et en coordonnant avec les autres intervenants (publics et privés) dans le domaine du bâtiment et travaux publics, d’autre part.
Le renforcement des capacités managériales n’est pas simplement une question de mise à niveau du personnel et des équipements techniques, mais une action globale qui intègre le changement des habitudes et l’aplanissement de tous les obstacles et résistances inévitables au changement.


La démarche, appelée participative, est nouvelle en Tunisie qui sort de décennies de dictature et il n’est pas facile de la mettre en place car elle implique une adhésion préalable au niveau des décideurs qui n’ont jamais partagé leur pouvoir et des citoyens, dans le sens large du terme, qui n’ont pas l’habitude qu’on leur demande leur avis et qui manquent de culture participative qui a ses propres règles en fonction des objectifs à atteindre.


Pour conclure, je dirai que la notion d’éco-construction apparue en Europe dès les années soixante correspond à une prise de conscience collective des dérives de l’industrialisation massive et de ses impacts environnementaux qu’on ne pouvait plus maitriser. Depuis cette date les comportements du citoyen ont peu à peu évolué pour intégrer le concept de développement durable et de respect de l’environnement dans toutes les actions de la vie. Le faible impact environnement est même devenu un facteur essentiel dans tout projet ou produit pour aboutir à une règlementation qui protège l’environnement et le citoyen contre tout impact négatif pour assurer et transmettre un environnement sain aux générations futures.


La situation en Tunisie n’a pas encore atteint ce degré de conscience car les problèmes matériels de la vie empêchent les citoyens de penser à des préoccupations considérées comme secondaires par rapport aux besoins essentiels d’un être humain. Mais, d’un autre côté, le niveau de développement nous oblige à intégrer très tôt les problèmes environnementaux pour éviter les conséquences néfastes d’un développement non maitrisé où la course au profit prime sur tout.


Le bâtiment civil, après avoir véhiculé l’image de la construction « moderne » en béton armé et en acier, matériaux du vingtième siècle par excellence, doit-il maintenant changer de cap et promouvoir l’éco-construction en terre, pierre, brique, bois, … tous ces matériaux naturels tombés dans l’oubli et qui reviennent en force pour marquer le 21ème siècle. A lui seul il peut beaucoup pour faire changer la mentalité de « matériau du passé » ou « matériau du pauvre » liée aux matériaux locaux .
La promotion de l’éco-construction ne peut se faire que si une stratégie globale est mise en place pour associer tous les intervenants, y compris la population, pour en faire un enjeu majeur du développement durable. La démarche technique et règlementaire ne peut suffire à elle même à garantir la réussite de ce projet ambitieux si elle n’intègre pas les facteurs sociaux et humains qui sont une des composantes les plus importantes de l’éco-construction.

 



Ali Cheikhrouhou, Architecte urbaniste

 





1 voir Ali Cheikhrouhou, Adobe for the Poor: The impossible challenge, Terra 2000, p 301 à 306, James & James, Londres.

 















 



 






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