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Promouvoir la culture en temps de crise : Faut-il avoir peur du partenariat public-privé ?

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À l’heure où la Tunisie vit des changements sociopolitiques historiques, les institutions culturelles, elles, n’arrivent pas encore à opérer une mutation leur permettant d’être en adéquation avec la scène culturelle internationale.

Aujourd’hui, le constat est alarmant et unanime, la culture en Tunisie souffre de problèmes graves : absence d’industrie culturelle et d’institutions spécialisées, espaces culturels défaillants, etc. Pourtant, cette même scène connaît un foisonnement sans précédent depuis le 14 janvier 2011. Les évènements artistiques se multiplient d’année en année et la majorité est financée et/ou soutenue par des organismes privés à travers le mécénat et le sponsoring.

En effet, le budget dérisoire du ministère de la Culture ne permet pas, admettons-le, de propulser la culture au plus haut niveau. Le recours aux organismes privés paraît donc inéluctable. Dans de telles circonstances, les partenaires privés en général, et les entreprises en particulier, apparaissent souvent comme de nouvelles sources de financement pour les activités culturelles. Si en Tunisie on est encore frileux au mécénat et aux financements privés d’une manière générale, sur lesquels on porte de nombreux préjugés, à l’étranger et dans plusieurs pays, les institutions privées sont le principal moteur du développement culturel.

Dans le contexte de la crise financière et sociale générale qui frappe pratiquement tous les secteurs et avec la menace terroriste qui plane sur le pays, financer des activités culturelles est plus que jamais une question d’actualité. C’est à ce titre que le ministère de la Culture et celui des Finances tunisiens ont annoncé le 2 septembre 2014 une campagne de sensibilisation au mécénat culturel suite à la promulgation d’une loi à cet effet. Malgré les restrictions budgétaires imposées par le ministère des Finances, trois ministères ont été épargnés. Il s’agit des ministères de la Défense nationale, de l’Intérieur et de la Culture car «c’est la culture qui permet de combattre le terrorisme», déclare le ministre des Finances*.

Aujourd’hui, notre pays manque terriblement d’institutions dédiées à la culture. Les clubs culturels dont regorgeaient nos lycées dans les années 70 et jusqu’aux années 90 et qui ont participé à forger une jeunesse cultivée et ouverte ont disparu progressivement pour laisser place à un paysage de désolation. Bien que la Tunisie compte plus de 600 espaces culturels (230 maisons de la culture et 380 bibliothèques), ceux-ci sont en grande partie fermés ou inactifs. Ces espaces manquent de moyens pour se développer, développer leurs activités et devenir de véritables lieux de progression sociale.

Par ailleurs, la Tunisie compte un nombre considérable de monuments historiques en péril et/ou abandonnés que l’Etat ne peut pas prendre en charge et valoriser. Ces monuments risquent par conséquent de disparaître s’ils ne font pas l’objet d’interventions urgentes. Signalons ici que dans beaucoup de pays, l’Etat confie la gestion de son patrimoine (collections, monuments, réserves…) à des institutions privées spécialisées. En France, Culturespaces, une structure placée sous l’égide d’une fondation privée, créée il y a 20 ans, est le premier opérateur culturel du pays. Il gère aujourd’hui, moyennant des cahiers des charges et des concessions, 14 musées, monuments et sites culturels dont le théâtre antique et le muséed’Orange, le château des Baux de Provence, les arènes et la maison carrée de Nîmes, etc. Au MuCEM (Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) comme l’argent manquait, on a conclu un partenariat public-privé sur vingt-cinq ans avec la société ICADE pour financer le Centre de conservation et de ressources du musée. Toujours en France, depuis 1979, la Fondation Crédit Agricole «Pays de France» participe très activement à la restauration, à l’animation et à la mise en valeur du patrimoine culturel sur tout le territoire.

En Italie, la société privée Coopculture gère actuellement un nombre important de sites, musées et monuments historiques dans sept villes différentes dont le Colisée de Rome, le site archéologique de Pompéi et le Palazzo ducal à Venise. Coopculture, comme son homologue français Culturespace, a réussi à multiplier les évènements culturels dans les sites qu’elle gère ; plusieurs chantiers de restauration et d’aménagement de sites historiques ont pu dès lors être lancés. L’Italie est allée plus loin dans sa politique culturelle en demandant à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe de lui attribuer la possibilité de vendre des biens culturels appartenant à l’Etat et qu’il n’arrive pas à gérer, une pratique déjà en vigueur en Europe centrale.

Au Royaume-Uni, les partenariats public-privé sont parmi les plus anciens en Europe, mais la culture reste essentiellement financée par la loterie nationale. Dans plusieurs autres pays européens, la restauration de nombreux monuments historiques est assurée par les associations qui mobilisent des spécialistes volontaires pour mener à terme leurs projets. Aux Pays-Bas, la gestion de la collection du Cabinet royal de peinture de La Haye est confiée à une fondation privée.

De l’autre côté du Pacifique, aux Etats-Unis, il n’existe pas de ministère de la Culture mais environ  62 000 fondations qui investissent chaque année 3,6 milliards de dollars rien que dans la culture. Les associations à but non lucratif et les fondations sont financées par les intérêts de leur endowment (dotation placée en Bourse) et par la collecte de fonds (fund raising, micro-mécénat et actions philanthropiques). À Washington, D.C., la National Gallery of Art est le seul musée directement financé par l’État fédéral.

Plus proche de nous, le Maroc, dans ce pays les fondations privées, locale pour la plupart, bénéficient d’une assise juridique solide, permettant leur création et facilitant leur exercice. Ces fondations participent activement à dynamiser la scène culturelle et artistiques dans tout le pays. Plusieurs d’entre elles sont à l’origine d’un nombre important de projets culturels, dont les musées d’art. Rappelons ici que la Tunisie ne possède à ce jour aucun musée d’art, malgré l’importance de son patrimoine iconographique et de la création artistique. Les dizaines d’instituts d’enseignement supérieur d’art dont regorge notre pays délivrent chaque année des diplômes à des étudiants qui n’ont souvent jamais visité un musée d’art, une situation tout simplement scandaleuse. Soulignons au passage qu’outre l’ouverture dernièrement du Musée Mohammed VI d’art moderne et d’art contemporain à Rabat, le Maroc a lancé de grands projets culturels ambitieux qui font de lui le leader régional de la culture. Dessinés par les stars de l’architecture internationale, le grand théâtre de Rabat signé Zaha Hadid et le plus grand théâtre d’Afrique à Casablanca, conçu par Christian de Portzamparc, renforcent la position de ce pays comme destination culturelle et touristique. Enfin, le Maroc a lancé de grands chantiers de réforme dans le champ culturel, dont la création de la fondation nationale des musées qui gère désormais d’importants musées initialement placés sous la tutelle du ministère de la Culture.

Néanmoins, dans plusieurs pays, et c’est le cas de la Tunisie, on constate la réticence des pouvoirs publics à avoir recours à ce mode de gestion associant les privés, sans doute à cause de la crainte d’une marchandisation du patrimoine et de la culture. Mais il faut admettre que le fait que le partenaire privé soit incité à valoriser les bâtiments qu’il a construits et/ou rénovés permet aux pouvoirs publics de se concentrer sur la question du contrôle de la qualité. Aujourd’hui, l’heure est à la réforme, une réforme qui doit révolutionner nos administrations et nos institutions culturelles en les transformant de fond en comble et en mettant en place de nouveaux modèles de gouvernance et de valorisation pour le patrimoine et la culture. Cette réforme ne peut pas avoir lieu sans l’implication de la société civile comme en témoignent les exemples de restauration des mausolées de Saïda Manoubia et celui de Sidi Bou Saïd détruits suite à des incendies criminels en 2012 et 2013. Grâce aux collaborations menées entre l’Institut national du patrimoine et l’Association la Manouba pour les monuments et la culture pour le mausolée de Saïda Manoubia et l’Association de la sauvegarde des monuments de Sidi Bou Saïd pour celui de Sidi Bou Saïd, ces monuments ont pu être restaurés. Ces expériences montrent que désormais, le patrimoine et la culture, d’une manière générale, ne peuvent pas se développer sans l’intervention de la société civile.

S.G-H

Source : leaders


* Campagne de sensibilisation au mécénat culturel en Tunisie lancée par les ministères de la Culture et des Finances, Musée National du Bardo, 2 septembre 2014







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