Patrimoine à la croisée des chemins

Autant nous nous réjouissons de la naissance d’une nouvelle institution culturelle, autant elle peut nous interpeller dans certains cas. Quand un ancien Premier Ministre, en l’occurrence Youssef Chahed, déclare que « cet espace est fin prêt pour l’exploitation de la meilleure façon possible », à propos du Palais de Ksar Saïd lors de son inauguration en tant que « Palais des Lettres et des Arts », est-il au courant que cet espace, dans sa partie « exploitable » par le grand public, n’est pas accessible aux personnes à mobilité réduite et ne dispose pas, à ma connaissance, d’une issue de secours. Bref, ce palais, qui constitue un maillon de notre histoire, « récemment restauré » selon un communiqué officiel, montre par contre, dans sa salle principale, un très beau plafond dont l’état de conservation affirme totalement le contraire d’une manière criarde. Mais ce palais était-il, initialement, destiné à cette fonction.

Cette question nous amène à évoquer une facette de la politique culturelle, celle relative à la continuité et la pérennité des projets, notamment ceux en rapport avec le patrimoine historique et archéologique.

Nul doute sur la richesse du patrimoine tunisien et sa diversité. La Tunisie, au centre de la Méditerranée dont elle commande, avec l’Italie, le passage entre ses deux bassins, en plus de son ancrage Africain, peut se prévaloir d’une stratigraphie imbriquée de cultures qui sont devenues siennes marquées par son empreinte.

S’il n’est pas question de procéder à une analyse critique de l’état du patrimoine et de la politique culturelle en ce domaine, bien que cela soit une nécessité, il est, par contre, primordial, d’instaurer une politique d’évaluation des projets. Une évaluation continue afin de saisir, puisque les ministres se suivent et ne se ressemblent pas, l’état d’avancement des projets en cours, leurs perspectives et décider des ajustements s’il y’a lieu, puisqu’ils ont engagé l’argent du contribuable et parfois plus.

Par rapport au patrimoine historique et archéologique, il est très difficile de parler d’une politique concertée, une feuille de route balisée, notamment après la révolution. Des raisons structurelles empêchent le patrimoine de bénéficier de tout l’intérêt nécessaire dont, principalement, la tutelle du Ministère de la Culture qui a toujours eu d’autres priorités, mais aussi, ces derniers temps, le nombre de ministres et de directeurs généraux de l’Institut national du Patrimoine qui se sont succédés, ce qui ne constitue guère un gage de stabilité ou de continuité.

C’est dans ce cadre que l’on peut insérer ce changement de vocation du Palais de Ksar Saïd, et nous ignorons si le ministère et la direction de l’INP ont abandonné l’ancien projet dont ils connaissaient les tenants et les aboutissements ou alors, ils l’ont ignoré tout simplement,  ce qui serait plus grave, le nouveau projet faisant partie d’une politique d’«apparat» pour des raisons de politique politicienne…

Le boum touristique des années 90, en Tunisie, a incité la Banque Mondiale d’entreprendre un projet pilote en partenariat avec le gouvernement, afin d’engager le pays vers le renforcement du tourisme culturel parallèlement au développement de certains aspects sociaux économiques. C’est ainsi qu’a vu le jour un projet financé, conjointement, par la Banque et la Tunisie censé développer des sites et musées en plus du renforcement du cadre juridique et institutionnel et la mise à niveau des institutions veillant aux destinées du patrimoine historique et archéologique.

Si le Palais de Ksar Saïd ne faisait pas partie du projet de la Banque Mondiale, il a été inséré dans une vision globale afin de l’intégrer, dans un second temps, dans cette nouvelle dynamique de revalorisation du patrimoine. 

Le Musée National du Bardo a été l’un des bénéficiaires de ce projet, afin d’augmenter sa capacité d’accueil et mieux assurer la fluidité du flux de visiteurs tout en le dotant de nouveaux services. Ce musée représentatif d’une très grande partie de l’histoire de la Tunisie devait désormais, dans sa nouvelle version, se contenter des périodes antiques, y compris la préhistoire, et une partie des dynasties de la période islamique, le binôme Ksar Saïd assurant la continuité de l’exposition jusqu’à la période moderne, avec une place particulière pour la Dynastie Husseinite. D’ailleurs une partie des œuvres du musée du Bardo, dans la préparation de ce grand projet, ont été transférées vers leur nouvelle destination. Les collections, d’époque husseinite, de ce musée, ont été enrichies par d’autres achats, en attendant de récupérer les bijoux beylicaux, malgré la modestie de ce qui en reste, qui sont conservés dans la trésorerie nationale.

Bardo et Ksar Saïd devaient former un pôle historique avec deux éléments complémentaires retraçant toute l’histoire du pays à partir de collections variées et parfois exceptionnelles, parallèlement à la dimension palatiale de ces deux musées.

Ce pôle de la souveraineté historique était censé retenir les visiteurs, de tout bord, le plus longtemps possible, dans cette banlieue historique et constituer un levier de développement local, générateurs d’emplois et d’activités économiques tout autour. Le tourisme ayant besoin de projets porteurs susceptibles de se libérer de la saisonnalité du soleil, celui culturel peut en constituer l’un des leviers.

Le Palais de Ksar Saïd abrite, outre les collections d’Art Moderne du ministère qui repartent, en grande pompe publicitaire vers les nouvelles réserves de la cité de la Culture, les collections nationales du patrimoine traditionnel composées d’une grande variété d’objets, costumes, tapis, céramique, poterie, sparterie, cuivre, peinture sous verre et j’en oublie. Une réserve de la mémoire artisanale de toutes les régions de la Tunisie. Il abrite, également, les collections de la période husseinite, dont les trônes et la grande collection de tableaux, mais aussi les locaux du Laboratoire Central de Recherches et de Restauration relevant de l’INP, et je m’arrête, ici, dans l’énumération du reste des locaux différemment occupés.

Un plan d’action a été établi pour le transfert des réserves du patrimoine traditionnel et du laboratoire, un budget leur a même été alloué et le terrain, limitrophe du palais, était en voie d’acquisition. Le transfert des autres services de l’INP était à l’étude, également, un grand terrain, propriété de l’INP, était susceptible d’accueillir des locaux appropriés pour tous les autres services occupant le palais.

La restauration totale du palais était une exigence, compte tenu de l’état de dégradation de plusieurs de ces composantes, avec la prise en compte de ses futures activités afin de pouvoir recevoir le public. Un bureau d’études italiens a réalisé, même, un avant projet pour l’exposition pouvant constituer une base de discussion.

Si tout est resté en veilleuse, après la révolution, on s’attendait, béatement, à une reprise graduelle des anciens projets qui ont nécessité des années d’études et de réflexions communes pour la résolution de problèmes vitaux de notre patrimoine. Le ministère, ou surtout l’institution mère, ont été amnésiques à ce propos du projet de Ksar Saïd et de ses composantes. 

Grand salon du Palais Ksar Saïd

Bien plus, d’autres questions se posent à propos de l’achèvement total des projets du Musée National du Bardo ou celui Archéologique de Sousse inaugurés depuis. Une comparaison entre le programme retenu et la réalisation démontre que non seulement l’exposition ne fut pas achevée, pour les deux musées, certains espaces même, sont restés fermés au public ou réaffectés d’une manière différente démontrant que le but initial n’a pas été atteint.

Cependant au-delà de ces manquements, aucun changement ou réexamen sérieux des cadres juridiques et institutionnels qui constituent la pierre d’achoppement du projet de la Banque Mondiale. En effet comment assurer le bon fonctionnement de ces institutions patrimoniales, musées d’envergure, sites majeurs en l’absence d’un cadre régissant leur fonctionnement administratif, financier, création de nouveaux services nécessitant du personnel spécialisé et des plans de carrières selon les normes requises pour ce domaine spécifique qui va s’ouvrir, un jour ou l’autre, à d’autres défis professionnels.

Quelle politique patrimoniale pouvons-nous évoquer donc ? Faut-il programmer, projeter, sans une évaluation de la situation de toutes les institutions et tous leurs projets anciens, présents afin de mieux préparer le futur.

La culture constitue la Souveraineté morale, le patrimoine la Souveraineté matérielle et immatérielle, l’âme d’une nation, la somme de ses actions à travers les millénaires et sa participation dans la civilisation universelle. Les défis sont nombreux, tout élément qui disparait l’est irrémédiablement et, avec lui, une partie de notre personnalité, mais faut il en être conscient d’abord.

Si nous ne voulons pas compromettre l’avenir, nous qui sommes, pour le moment, dépositaires de ce patrimoine que nous devons transmettre aux générations futures, une prise de conscience de la classe politique est vitale et non pas nécessaires et c’est aux hommes de la culture et du patrimoine de constituer une force majeure pour le changement de la politique actuelle.

Dum spiro, spero, tant que je respire j’espère dit le proverbe mais, parfois, l’espérance a des limites.

Texte : Habib Ben Younes, ancien conservateur du Musée du Bardo et ancien directeur des musées

Article paru dans Archibat n°49 – Juin 2020

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