PLAIDOYER POUR TUNIS

Ce texte a été écrit par Sihem Lamine dans le but d’être présenté lors d’un débat autour de l’exposition collective « Tunis Centre Ville X Patrimoini » organisée entre décembre 2020 et février 2021 par le Central Tunis, le Goethe-Institut Tunis et l’association Édifices et Mémoires.

Quand la tempête sera passée, ceux qui vivront à Tunis après nous se demanderont comment sans guerres, sans bombardements, sans grandes catastrophes naturelles, sans même un plan directeur dessiné par quelque autocrate moderniste fou, nous ayons pu autant démolir. Ils se demanderont aussi comment un peuple libre et souverain a-t-il pu être plus violent envers sa propre mémoire urbaine que ne l’avaient été ses colonisateurs. Ils se demanderont comment nous avons pu faire de nous-mêmes ce qu’un ennemi n’aurait pas osé faire de nous. Dans un quartier comme Lafayette, [au centre ville de Tunis], les démolitions sont telles que les images en street-view de Google montrent des immeubles qui n’existent déjà plus. Ce n’est pas Google qui est en retard, ce sont les démolitions qui avancent. Et si cela continue, nous nous retrouverons – sans même nous en être aperçus – dans une ville que nous ne reconnaîtrons pas. Ceci est un plaidoyer
« imaginaire » car il n’y a pas d’affaires en cours, et il n’y a ni plainte ni appel de prévus. Mais un tribunal risque d’être dressé pour demander justice pour cette ville, un jour. Et ce jour-là, nous serons tous sur le banc des accusés pour avoir été la génération qui aura laissé tomber Tunis. Nos descendants ou leurs descendants demanderont des dommages-intérêts pour avoir été déshérités, privés du legs légitime de la mémoire matérielle qui leur était due. Et ce jour-là, ils n’auront personne contre qui porter plainte dans les tribunaux internationaux car les coupables ne sont autres que leurs propres aïeuls. 

Si je me livre à cette plaidoirie, c’est parce que j’ai pour cette ville une tendresse et une gratitude que je ne saurais moi-même expliquer. Mais j’ai aussi pour Tunis, de l’intérêt, une admiration renouvelée, et un profond et réel respect. Cette ville que nous avons cessé de voir, tant elle a été ensevelie de pollutions de toutes sortes, de saletés, de débris, de signalétiques, de greffes malvenues, est – en réalité – un tissu miraculé. Rien, jusqu’à très récemment, n’a pu faire vaciller la foi enracinée que j’ai en cette sagesse collective qui a toujours fait que Tunis, au final, échappe aux sorts violents que les uns et les autres ont prétendu pouvoir lui tracer!

Il y a, ici, sur cette terre même, une incroyable capacité de résilience. Tunis est une ville, qui a grandi et grossi presque seule aucun de ses plans directeurs n’ayant fait long feu. Rappelons-nous : la tentative de traverser la Médina (avortée), la tentative de grignoter des franges du Belvédère (avortée), le projet d’un échangeur routier à la Place Pasteur (avorté), la stratégie de densification de Tunis dont le ravages sont certes visibles à l’œil nu dans certains quartiers, mais qui vingt-cinq ans plus tard, n’a pas réussi à transfigurer le centre-ville. La ville a résisté. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il reste des causes à défendre à Tunis, et que la bataille en vaut la peine.

Il est à penser qu’elle nous a tellement échappé, dans le passé, cette ville, qu’on l’avait cru vivante, dotée d’un sens du discernement ou d’une forme d’immunité contre l’incivilité de ses habitants et l’arrogance de ses décideurs. Hélas, une ville est une œuvre humaine ; sa gestion, sa transformation, sa préservation, sont des œuvres humaines. Il y a derrière toute réussite et tout échec, toute beauté et toute laideur, les décisions, les sacrifices, l’acharnement, le dévouement, le bon ou le non-sens d’humains, comme vous et moi. Et en ville, comme pour toute autre chose de la vie, on est condamnés à avoir le choix et à devoir l’assumer.

Au-delà de la survie miraculeuse de plusieurs des strates de l’archéologie de l’urbanisme de Tunis, il suffit de regarder une carte, pour voir aussi les blessures qui ont été portées au tissu urbain ces dernières décennies. Certaines ont cicatrisé, d’autres saignent encore. Bab Souika (balafré qui a ghéttoïsé une tranche entière du tissu Nord de la Médina) ; la Kasbah (haut lieu du pouvoir déchiqueté par les démolitions et reconstructions successives), Sidi al-Bechir et Bab Alioua (abîme urbain entre la ville et son Sud), Cyrus le Grand (muraille entre la ville de son plan d’eau), et d’autres… 

Et la mutilation continue. Chaque jour, le tissu urbain s’altère à différentes vitesses, entre démolitions – chocs et les morts lancinantes où l’on laisse le bâtiment s’effriter, année après année. Quand il menace ruine, on l’achève.

Le code de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme de la commune de Tunis promulgué en 1994 et décrété en 1995, sous Ben Ali n’avait pas vu nécessaire de dispenser les centres historiques (autres que la Médina) du projet de « densification» de la ville. Il en a résulté que les rehaussements et les extensions soient devenus permis. La formule « H=L+R+6 » [H étant la nouvelle hauteur du bâtiment, L la largeur de la rue, R le retrait par rapport à l’alignement, et 6, les six mètres cadeau supplémentaires du président], eut l’effet d’un clan de termites lâché dans la ville! Une érosion persistante du centre-ville historique s’en suivit et se déclencha pour ne plus s’arrêter. Permettre de changer le gabarit (notamment la hauteur) des immeubles du Tunis colonial a donné l’avantage aux spéculateurs mus par le gain rapide sur d’autres types d’interventions qui auraient pu être plus bienveillantes.

Pour Tunis, 1995 aura donc été l’année de la bête. Faire entrer les spéculateurs dans un centre urbain, par et avec la loi, devient très vite irréversible. L’urbain, quand il ne fonctionne pas par la planification, fonctionne par la catalyse, par l’accumulation de cas d’école, par la création de jurisprudences successives. Si l’on amorce des sauvegardes, elles feront école. Si on opère par des démolitions, elles feront école aussi. Et il arrivera le moment où on ne pourra compter sur la conscience collective ou sur un effet d’émulation positive. On aura beau éveiller les consciences, mobiliser une société civile, sortir danser dans la rue, couvrir les murs de magnifiques tags, ce qui aura été permis par la loi, ne pourra plus être repris que par la loi. Qu’est-ce que le paysage, après tout, si ce n’est la forme visible, habitable et praticable de codes de lois?

Maintenant, il y a urgence car, en plus de la loi et de la multiplication de cas d’école de démolitions, les consciences et les attitudes semblent avoir changé ces dernières décennies. Il y a parmi nous, y compris dans les sphères de décision et d’influence, y compris dans les sphères de la culture et de la pensée, des sceptiques du patrimoine (ou de certains patrimoines), comme on a vu (ré)apparaître des sceptiques de la science, des anti-environnementalistes, des adeptes de la platitude de la terre… Ceux-là voient en les « anti-démolition »
dans les centres historiques des nostalgiques, lunatiques, complotistes: «De toutes façons, le monument était irrécupérable, et il commençait à devenir un danger,» ou : « Vous imaginez le coût pour restaurer un tel édifice, » ou : « Franchement, c’est moche », ou « Ne vous inquiétez, on va récupérer des morceaux et on les réutilisera dans le reconstruction, » ou « De toutes façons, c’est un patrimoine colonial. »

Il se crée des mécanismes de jugement (obscurs) qui mettent une hiérarchie dans ce qui mérite de continuer d’exister et ce qui ne le mérite plus. Et il s’installe avec de tels mécanismes une grande contradiction qui consiste à prétendre investir dans l’hypercentre pour sa valeur patrimoniale, mais au même temps, à procéder par la démolition. On imagine bien qu’il arrivera un moment quand ce processus d’autodestruction atteindra un seuil critique à partir duquel le centre historique n’en sera plus un.

Une destruction n’est, en pratique, jamais ponctuelle. L’histoire nous a bien appris que les « frappes chirurgicales » sont le signe des guerres totales. Quand une parcelle est en ruine, elle n’est jamais seule à l’être. Un édifice qui tombe emporte avec lui bien plus que lui-même. Et de la même façon, un monument sauvé sauve avec lui bien plus que lui-même. Cela fonctionne par tache d’huile. Et cette tâche est celle du poison ou de l’antidote. On a le choix.

Un centre historique n’est pas la somme de plusieurs monuments (œuvre de, bâtie par, datant de…) que l’on liste, et au meilleur des cas, dont on protège le périmètre immédiat. Un centre historique est fait de la grammaire qui relie des monuments entr’eux, et non de leur addition. Il est ce liant, cette syntaxe immatérielle et invisible qui unit des édifices qui se sont accumulés, ont traversé les âges et survécu ensemble sur une terre donnée.

La question identitaire qui surgit très souvent dans les débats sur le patrimoine n’est pas un argument solide. On entend par exemple que maltraiter certains monuments « toucherait à notre identité ». Ce n’est que très partiellement vrai. Quand la charpente de Notre Dame a pris feu, on n’a pas (ou très peu) entendu l’argument identitaire. Ce qu’il fallait restaurer, en revanche, c’était le paysage et la mémoire. 

A Tunis, aucun monument, seul, ne constitue une identité ou une bribe d’identité. Ni la Médina seule, ni la Zeitouna seule, ni l’Avenue, ni l’Hôtel du Lac seuls, ni même leur addition, tous ensemble, ne constituerait une identité. La syntaxe qui les lie ensemble, en revanche, est profondément identitaire.

L’hôtel du Lac à Tunis, bâtiment brutaliste vieux d’une moitié de siècle (dont une dizaine d’années passées à attendre sa ruine), qui est aujourd’hui menacé de démolition (ou de décrépitude menant à la démolition) offre un cas d’école pour cet exercice de pensée et de citoyenneté communément nommé « Sauvegarde du Patrimoine ».
Vu pour ce qu’il est et représente, il n’émeut pas tout le monde. Il n’est pas unique. Il est à la toute dernière limite de ce qu’on l’on peut légitimement « patrimonialiser ». Néanmoins, sa puissance inouïe vient du fait qu’il témoigne. Et un témoin n’a pas besoin d’être beau, ou unique; il a besoin de dire la vérité sur ce qu’il a vu et entendu. C’est un document historique, l’hôtel du Lac. Il témoigne, par exemple, du temps où à Tunis, on pouvait se permettre de construire exactement comme il se construisait à Londres, Boston, ou Berlin. Il témoigne de l’apparition dans une société post-coloniale d’une envie ardente de modernité. Il témoigne qu’en 1970, le luxe consistait à construire, à Tunis, un bâtiment brutaliste, depuis lequel on peut voir à l’Est le paysage grandiose du mont Boukornine derrière la lagune, et à l’Ouest, un dôme aghlabide (IXème siècle), un dôme fatimide-ziride (Xème siècle), un minaret Almohade-Hafside (XIII ème siècle), des minaret Ottomans (XVII ème et XVIIIème siècles), le minaret de la Zeituna (toute fin du XIXème), un théâtre Art-Nouveau (tout début du XXème siècle). Et [c’est] ceci [qui] est unique. La bâtisse d’acier et de béton avec ses éléments préfabriqués s’inscrit dans la narration, elle complète l’histoire du lieu. 

Un centre historique est un livre ouvert qui, comme tout livre, n’appartient pas qu’à son possesseur du moment. Mais ce possesseur en a la responsabilité, pour un moment. S’il en arrache des pages, il fausse l’histoire, il l’enlaidit.

A qui donc profite une démolition dans un centre historique ? 

A personne ! Elle ne profite à absolument personne. Elle est l’œuvre de ceux qui sont aveuglés au point d’agir contre leurs propres intérêts, et d’engager leur propre autodestruction. Un patrimoine matériel est – par définition – un bien à qui le temps a décerné une valeur supérieure à sa valeur intrinsèque. Démolir, c’est ignorer cette valeur. Il y a une phrase attribuée à Abraham Lincoln qui dit : « Si vous pensez que l’éducation coûte cher, essayez-donc l’ignorance » Elle est transposable au patrimoine : « Si vous trouvez que la restauration d’un édifice historique coûte cher, essayez donc sa démolition ! »

La fabrication de l’urbain a ceci de commun avec l’éducation : elle s’inscrit dans les temps longs. L’effort que l’on déploie aujourd’hui-même dans l’école ou l’université portera ses fruits (ou ses dégâts) au moins une décennie plus tard. Il en est de même pour une ville. On vit nécessairement dans des villes pensées et construites avant le temps de notre passage, ne serait-ce que de quelques mois. L’immédiat a certes sa place dans la formation d’une ville, mais cette place est minuscule comparée au long terme. Un bâtiment creuse son empreinte dans le paysage quand il a fait partie du quotidien des habitants, quand la verdure a poussé autour de lui ou que la patine du temps s’est installée comme une marque et non comme une dégradation. Quand plusieurs générations l’utilisent, l’adoptent et qu’il se charge de leurs histoires tant et si bien qu’il commence, à son tour, à raconter une  histoire. Un architecte sait que tous les bâtiments n’ont pas ce type de « talent » mais que quand cela arrive, c’est magique. Démolir un monument, c’est faire subir à son environnement urbain et humain un traumatisme dont l’onde de choc se ressentira encore, des années, des décennies après.  

Démolir n’est pas un choix, c’est une légèreté, une solution de facilité. C’est un abus de pouvoir. C’est un aveu d’ignorance. C’est un échec. La bataille pour le patrimoine (le mot est tellement galvaudé qu’il a perdu son sens) est en réalité une bataille pour la dignité. Le déracinement est une atteinte à la dignité, le droit de chacun à la mémoire est un droit humain. Un état ne garde pas ses archives par nostalgie ou pour la petite histoire. Un état garde ses archives parce que c’est sa raison d’être. Un des premiers gestes colonisateurs consiste à mettre la main sur les archives du colonisé car c’est le meilleur point d’entrée pour l’asservir. Dans l’urbain, les centres historiques sont – métaphoriquement – des archives de la ville. Sans eux, il faut beaucoup de génie humain ou de chance de la nature, pour que la ville ne soit pas qu’un campement humain équipé.  

C’est une chance inouïe que d’hériter et d’aimer une ville qui a une histoire. Mais c’est aussi une responsabilité inouïe. Le jour où le tribunal de l’histoire se dressera pour discuter de ce que nous aurons fait de Tunis, il faudra prouver que nous aurons essayé. Il faudra prouver que nous aurons été dignes du legs. Il faudra prouver que nous aurons été dignes -simplement dignes- et que nous aurons fait ce qu’il nous était possible de faire pour transmettre ce que l’on a trouvé de beau et d’important sur notre passage, comme d’autres – avant nous –
l’avaient fait.

Texte : Sihem Lamine

Article paru dans Archibat n°51 – Avril 2021

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