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Un Architecte, des métiers
CHIRAZ CHTARA, NARJES ABDELGHANI et et ALIA BELHADJ HAMMOUDA, ARCHITECTES CITOYENS
ACTION « CHANGE TA CLASSE » / ASSOCIATION « L’ART RUE »

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Narjes ABDELGHANI : Je suis architecte, enseignante à l’ENAU et chercheure au sein du Laboratoire d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines (LAAM). 

Alia BELHAJ HAMOUDA CHERIF : Architecte enseignante à l’ENAU depuis une dizaine d’années. Je suis docteure en architecture et chercheure au sein du LAAM. 

Chiraz CHTARA : Docteure en architecture, architecte enseignante à l’UIK après une expérience à l’ENAU. 

Comment est né ce collectif ?

N. A. : Le collectif 12.34 correspond à un groupe d’étudiants et d’enseignants. 12.34 est tout simplement 1, 2, 3, 4 les groupes qu’on avait l’habitude d’avoir en première année architecture à l’ENAU. En fait, nos étudiants deviennent des partenaires dans des débats, dans des réflexions, ils reviennent très souvent nous voir et on garde de très bonnes relations. Quand on a eu cette proposition pour travailler avec l’association L’Art Rue, on a pensé tout de suite à les réunir et on a donc eu des étudiants de première année, de deuxième année, de troisième année et de quatrième année et il y en a même certains qui ont terminé leurs études et qui ont formé ce groupement spécialement pour l’action « Change ta classe ! ».  

Quelles sont les principales actions entreprises par l’association L’Art Rue ?

C. C. : L’Art Rue ou الشارع فن est une association tunisienne à but non-lucratif. Elle monte des projets artistiques qui visent à démocratiser l’art contemporain au grand public. Ses projets, artistiques et culturels, sont basés sur l’art, l’éducation, le patrimoine et la Citoyenneté.

Pouvez-vous nous parler de l’action « Change ta Classe ! » ?

C. C. : « Change ta Classe ! » est une action qui s’inscrit dans le programme Art et Education développée par L’Art Rue et s’intéresse particulièrement à l’Enfant. Elle a été initiée par la Cité de l’Architecture de Paris et confiée à L’Art Rue en 2012 pour être développée en adéquation avec le contexte tunisien et l’époque actuelle. 

N. A. : Ce programme a été mené auparavant par d’autres équipes dans d’autres écoles. Mais la particularité en ce qui nous concerne c’est qu’alors que les autres équipes étaient juste devant une problématique de réaménagement de l’espace, nous, nous étions obligés de reconstruire entièrement cet espace là parce que d’un point

de vue structurel, la salle ne pouvait pas tenir. Du coup, c’est devenue une aubaine pour nous parce qu’on pouvait faire plus que les autres, la démonstration d’un espace qui est vraiment aménagé pour l’enfant et qui porte en lui une manière appropriée de l’utiliser.  

A. B. C. : Il s’agissait essentiellement d’aménager un espace multifonctionnel, avec des activités périscolaires, du théâtre, de la musique, du bricolage, du jardinage, etc. dans un espace qui était dans la cour de l’école primaire, Rue El Marr dans la médina de Tunis. La philosophie du projet était qu’il fallait avoir une approche participative, travailler et faire collaborer les enfants dans le processus de conception et il fallait aussi avoir une approche pédagogique, en faisant participer dix étudiants de l’ENAU. Finalement, on a abouti à un projet très intéressant mais surtout c’était une expérience humaine très riche et très valorisante, aussi bien pour les étudiants que pour les enfants. 

Quelles seraient les qualités requises chez un architecte pour assurer une démarche à la fois collaborative, pédagogique et sociale ?

A. B. C. : Ce sont des qualités qui ne sont pas forcément propres à un architecte mais à tout le monde. D’abord, il faut de la générosité parce qu’on donne de notre temps, on le fait de manière bénévole et puis il faut aussi de la rigueur et de la persévérance parce que finalement ce n’est pas toujours facile, parfois il y a des doutes, c’est pour ça que c’est important d’être au sein d’une équipe, d’être avec des gens sur qui on peut compter, avec qui on est complémentaire, comme ça, lorsque quelqu’un flanche, l’autre peut soulever la balance de l’autre côté. Aussi, c’est important d’être au sein d’une association parce qu’ils ont un savoir-faire, ils ont une expérience qu’on n’a pas forcément.   

N. A. : Je pense qu’une association cherche à améliorer la qualité de vie et donc tous ceux qui vont adhérer à cette association ont ce même objectif, seulement chacun va avoir ses propres outils pour le faire et donc un architecte est vraiment à sa place dans une association, parce que c’est lui qui va mettre en forme ce nouveau cadre de vie, c’est lui qui va donner corps à cette nouvelle vision des choses, cette nouvelle vision du monde. C’est-à-dire que si nous voulons que nos enfants soient épanouis, qu’il y ait du bien-être, qu’on leur donne des espaces de culture accessibles dans des lieux marginalisés ou qui souffrent de précarité, c’est l’architecte qui va finalement façonner ces nouveaux lieux de vie. Je crois que si on avait plus d’architectes dans les associations, on irait peut-être plus vite, on verrait plus de résultats. Ensuite, par rapport à cette expérience en particulier, au-delà du fait qu’on soit architecte, on vit une expérience humaine magnifique, nous travaillons en groupe formé à l’occasion de ce programme d’artisans, d’ouvriers de l’école qui deviennent au fur et à mesure vos partenaires pour fabriquer ce nouvel espace. Les enfants deviennent, eux, maître d’ouvrage, dans la vidéo dédiée à ce projet, le petit garçon dit : « on leur a tout dit et ils ont très bien compris et ils ont tout fait ». 

En fait, on est arrivé à donner à cet enfant cette fierté d’avoir demandé ce projet et d’avoir participé à la fabrication de son espace. Il y a aussi les enseignants de l’école, le directeur. Il y a d’autres protagonistes qui rentrent dans ce grand groupe, et on ne se rend même pas compte ! Par exemple, quand on était en train de planter le jardin, les voisins qui avaient leurs fenêtres qui donnaient sur ce jardin-là nous saluaient et l’une de ces dames qui nous regardaient nous a donné un jasmin à travers la fenêtre pour nous dire s’il vous plaît plantez-le dans le jardin parce que je voudrais participer avec vous. Et donc c’est beaucoup plus que de l’architecture, ce sont des ondes positives qui circulent entre les différents partenaires et qui donnent un résultat. Je pense que travailler au sein d’une association sérieuse c’est aussi recevoir plein d’ondes positives qui vous parviennent à travers toutes ces rencontres humaines.      

C. C. : Cela dépend énormément du projet à développer.Avec L’Art Rue, l’idée était claire, le travail était un travail de collaboration avec d’abord les étudiants mais aussi les enfants en tant qu’usagers potentiels de ce projet. Ce qui était intéressant c’était de travailler avec les étudiants comme si on était en atelier à l’école, donc on a cette complicité qui est déjà développée et qui s’enrichit de plus en plus. On voulait atteindre l’objectif avec des gens avec qui on a toujours travaillé des projets dans un cadre académique, il y a cette synergie qui se crée et il y a aussi le fait de vouloir atteindre un but pour satisfaire un besoin, le besoin de l’enfant. L’enfant est un usager très spécial que tout architecte rêverait d’avoir !   

Quels sont les avantages/limites du travail associatif ?

A. B. C. : Je dirai que c’est du 100% « bénéfique » de travailler dans l’associatif ! Quand on construit une belle maison on est content, quand on mène à bout un projet associatif, il y a une autre satisfaction, parce qu’on a l’impression de changer le monde, de faire évoluer lasociété et ça, ça vaut toutes les leçons du monde. Nos étudiants ont vu l’impact que le projet a eu sur le vécu et sur le quotidien des enfants parce qu’on est retourné dans cet espace plus tard et ils ont vu que finalement le rapport de ces élèves avec leur école avant « Change ta Classe ! » et après a complètement changé.   

C. C. : Je me limiterai peut-être aux avantages de ce travail parce qu’en réalité les projets proposés et menés par les associations émanent de besoins réels de la société. L’architecte citoyen est là pour répondre à des besoins concrets, on est là pour œuvrer pour la  bonne cause, la cause réelle.    

Un mot pour nos étudiants et tout futur architecte ?

C. C. : Je dirai un seul mot, profitez de toutes les occasions qui se présentent à vous.  

A. B. C. : Je vais ajouter un avantage qui est très pragmatique parce que finalement le travail associatif c’est quelque chose qui va ouvrir des portes pour les étudiants en architecture et pour les futurs architectes et parce qu’il est très valorisant surtout à l’étranger. 

N. A. : Dans le C.V. d’un architecte avoir participé à un projet associatif, c’est valorisant. Nos étudiants ont fait cette expérience, et à chaque fois qu’ils voulaient faire des stages ou participer à des programmes d’échange, cette expérience a été un atout dans les lettres de recommandations qu’on leur fournissait. 

D’une manière générale, l’expérience associative apporte à l’architecte de la profondeur dans son regard ;
Il est habitué à dessiner, à imaginer, à construire des mondes, mais là, il observe et analyse les gens pour lesquels il va construire. Et donc c’est une expérience enrichissante. Plus encore, je dirai que dans cette Tunisie nouvelle que nous vivons, même si elle passe parfois par des périodes de turbulence, finalement c’est une Tunisie où il y a une liberté d’expression, une liberté d’action qui fait que si tu as envie de changer quelque chose, il suffit d’agir et c’est la plus grande leçon d’un travail associatif, et les architectes ont un grand rôle à jouer dans cette période de construction de la Tunisie Nouvelle.

Article paru dans Archibat n°51 – Avril 2021

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