Et si l’aéroport de Tunis-Carthage devenait plus qu’un lieu de transit ? Porte d’entrée du pays, infrastructure stratégique à l’échelle nationale et régionale, il occupe une place singulière dans la mémoire collective des Tunisiens : Premiers départs, retrouvailles, retours au pays et séparations. L’aéroport appartient autant à l’histoire personnelle de ses usagers qu’à celle de la capitale.
Héritier de l’aérodrome d’El Aouina, inauguré en 1924, il prend sa configuration contemporaine en 1972 pour accompagner l’essor du transport aérien et les ambitions économiques et touristiques de la Tunisie indépendante. Plusieurs extensions suivront, dont le terminal II mis en service en 2006.
Pourtant, malgré cette proximité affective et géographique, l’aéroport Tunis-Carthage entretient avec la ville des rapports essentiellement fonctionnels et demeure un équipement relativement isolé de la vie urbaine qui l’entoure.
Comment cette infrastructure, si présente dans la mémoire des Tunisiens, pourrait-elle prendre une place plus active dans leur vie quotidienne ? Et si son avenir se construisait autant par la transformation de ses espaces existants que par l’augmentation de ses capacités ? Ces questions prennent une importance particulière alors que la Tunisie envisage une modernisation majeure de ce principal aéroport international, avec une capacité annoncée de 18,5 millions de passagers à l’horizon 2031.
Mais augmenter la capacité d’accueil suffit-il à répondre aux enjeux de demain ? L’avenir de Tunis-Carthage ne se joue peut-être pas uniquement dans ses terminaux, ses pistes ou ses performances techniques. Il concerne également ses connexions, ses espaces périphériques, ses relations avec l’urbain voisin et, plus largement, sa contribution à la vie métropolitaine.
Transformer l’existant, repenser les relations
La régénération urbaine ne consiste pas seulement à rénover des bâtiments. Elle invite à reconnaître les ressources déjà présentes, à réinterpréter leurs usages et à révéler les possibilités que leur organisation actuelle laisse inexploitées. À Tunis-Carthage, cette lecture prend tout son sens : Malgré sa situation privilégiée, sa centralité géographique ne se traduit pas pleinement en centralité urbaine. Les infrastructures routières, les stationnements et les impératifs de sécurité organisent un territoire principalement consacré au transit, laissant peu de place au séjour, à la rencontre ou à d’autres formes d’appropriation.
Sans compromettre le fonctionnement aéroportuaire, les espaces accessibles au public pourraient accueillir d’autres usages et connexions. C’est le pari du workshop organisé en octobre 2026 par l’UTC School of Engineering, Architecture and Design, troisième édition de ses workshops internationaux consacrés à l’architecture de la mobilité urbaine. Cette démarche, qui s’affirme comme une tradition pédagogique fondée sur le « Learning by Doing », confronte les étudiants à des enjeux réels. Durant deux semaines, ils réfléchissent à un pôle d’échanges multimodal pour Tunis-Carthage, guidés au quotidien par Derek A. R. Moore, du cabinet Skidmore, Owings & Merrill (SOM).
Un regard extérieur pour déplacer les évidences
Architecte et docteur en architecture, Derek A. R. Moore dirige la pratique aéroportuaire de SOM, agence internationale reconnue pour ses réalisations architecturales, ses infrastructures de transport et ses grands projets urbains. Son expérience couvre notamment la conception de terminaux aéroportuaires, de pôles multimodaux et de programmes d’aménagement complexes à travers plusieurs métropoles.
Sa venue à Tunis est également marquée par une conférence publique organisée par l’UTC le 21 octobre, réunissant étudiants, enseignants, architectes de bureaux professionnels et responsables institutionnels. Autour de projets à Djeddah, Hanoï, Kinshasa et Chicago, elle ouvre un dialogue entre université et acteurs du secteur sur l’articulation des performances aéroportuaires, des mobilités, de l’expérience des usagers et des transformations urbaines.
Au-delà des références présentées, l’ouverture de l’architecte au questionnement et au débat mérite d’être soulignée : les expériences internationales nourrissent la discussion et invitent à interroger les modèles plutôt qu’à les reproduire.
L’accompagnement quotidien d’un architecte de cette expérience est une chance pour les étudiants et témoigne de l’engagement pédagogique de l’UTC: leurs idées se confrontent à des méthodes professionnelles éprouvées et à un regard extérieur sur un territoire qui leur est familier. Moins lié aux attachements nostalgiques et aux représentations collectives de Tunis-Carthage, un intervenant venu d’ailleurs peut déplacer les évidences et ouvrir des perspectives inédites. Cette distance ne vaut pourtant que par sa rencontre avec la connaissance locale des étudiants, leur lecture des contraintes, des usages et des enjeux du site. De cette complémentarité naît un espace fécond de réflexion et d’expérimentation.
De l’infrastructure à la destination urbaine
Les propositions développées, puis présentées devant un jury ouvert, partagent une ambition : faire évoluer l’aéroport, au-delà du transit, vers une polarité urbaine accueillant des usages diversifiés.
Les étudiants multiplient les façons de relier l’aéroport à la ville. Leurs pôles intermodaux articulent transports collectifs et mobilités individuelles, vitesses et parcours, tout en repensant la gestion des flux et en réservant aux piétons une place privilégiée. Ils requalifient également les abords : des parkings à étages libèrent le sol pour accueillir des services, des lieux de repos et de rencontre, des espaces publics végétalisés et des cheminements ombragés. La transformation de l’existant devient ainsi l’occasion de repenser les qualités environnementales et paysagères du site, en intégrant le confort climatique, la place du végétal et les continuités écologiques à la réflexion sur les usages et les mobilités.
La question du programme devient alors centrale : aux fonctions liées au voyage s’ajoutent commerces, services de proximité, lieux de détente et espaces publics ouverts aux habitants comme aux voyageurs. De nouveaux volumes, des enveloppes renouvelées et des organisations spatiales inédites accompagnent cette ambition. En diversifiant ses fonctions et ses publics, l’aéroport dépasse son rôle de point de départ ou d’arrivée pour devenir une destination à part entière, capable de rayonner sur la ville. L’intérêt de ces propositions tient moins à leur faisabilité immédiate qu’aux relations qu’elles permettent d’imaginer. L’exercice prospectif offre précisément cette liberté : expérimenter de nouveaux rapports entre infrastructure, paysage et ville, avant de les confronter au réel.
L’existant comme horizon des devenirs possibles
Les étudiants dépassent, ainsi, la performance aéroportuaire pour questionner la place de cet équipement dans la capitale : les usages qu’il peut accueillir, les liens qu’il peut tisser avec les quartiers voisins et les espaces collectifs qu’il peut offrir.
Dans une métropole où les mobilités et les pratiques urbaines évoluent, les infrastructures existantes constituent ainsi de précieuses ressources pour inventer de nouvelles continuités, faire émerger d’autres centralités et renouveler les manières d’habiter la ville.
En engageant cette réflexion, l’UTC fait dialoguer l’enseignement, les professionnels et des enjeux qui concernent aussi les décideurs et les citoyens. Accompagnés par Derek A. R. Moore et leurs enseignants, les étudiants avancent des hypothèses sans prétendre résoudre toutes les complexités du site. Ils accomplissent néanmoins un geste essentiel : élargir le champ des possibles et rappeler que la ville peut se transformer par un regard renouvelé sur ce qu’elle possède déjà.
Tunis change lentement, certes. Elle prend son temps, peut-être. Elle avance par ajustements et privilégie parfois les transformations discrètes aux grandes ruptures. Ce rythme, façonné par son histoire et ses contraintes, lui appartient. Mais la lenteur n’est pas l’immobilité. Derrière la permanence apparente de ses formes, les usages évoluent, les besoins se renouvellent et d’autres possibles se dessinent.
Tunis n’est pas une ville figée. Elle se transforme aussi par les regards que l’on porte sur elle, les évidences que l’on ose questionner et les futurs que l’on se donne la liberté d’imaginer. À Tunis-Carthage, les étudiants de l’UTC nous rappellent qu’avant de transformer la ville, il faut parfois commencer par la regarder autrement.




























