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Une mosquée moderne

Construire une mosquée ? en 2019 ? C’est un redoutable défi pour un architecte, car aux contraintes avec lesquelles il a l’habitude de travailler, celles du terrain, du programme et du budget, s’ajoutent le poids de la tradition et généralement les directives du commanditaire financeur. En effet la construction des mosquées est financée par les fidèles, non par l’Etat. Il y a donc un comité pour recueillir les dons, au fur et à mesure de l’avancement du chantier. Rares sont les mosquées financées par une seule personne. 

Donc peu de mosquées sont conçues par des architectes et peu proposent une architecture différente de la tradition, c’est-à-dire, en Tunisie comme dans tout le Maghreb, une organisation avec cour à portiques et une salle de prières à colonnes. Kairouan est l’archétype, décliné différemment selon les régions. Il y a bien sûr des exceptions et, dans les dernières années du 17° siècle, la mosquée Sidi Mahrez, avec son espace central couvert d’une grande coupole sur le modèle ottoman de Mimar Sinan a dû considérablement surprendre les habitants de la Médina.

Plus récemment la mosquée du campus universitaire de Tunis Manar au minaret en forme de feuille de béton enroulée (années 70), la mosquée Essalem à Ennasser, au minaret conique surmonté par un globe en verre (architectes Fakher Turki et Fakher Mouakher années 2015) ont marqué le paysage urbain et ont pu être jugées innovatrices par certains. Cependant, à l’examen, l’innovation semble limitée à la forme du minaret.

Seule la mosquée Ibrahim El Khalil à Manar 2, avec sa salle de prière circulaire couverte par une coupole aplatie en écailles de béton et utilisant le minaret pour assurer une ventilation naturelle propose une réelle innovation (architecte Ahmed Lotfi Rejeb, années 2000). Ces quelques mosquées construites par des architectes sont des exceptions bien que le recours à l’architecte soit une obligation pour le dépôt du dossier de permis de bâtir. Dans la région de Haouaria un tunisien de retour de Bosnie a fait construire une mosquée dont le minaret à bulbe rappelle l’architecture religieuse orthodoxe.

C’est pourquoi la mosquée Al Bochra à Choutrana qui vient d’être achevée (architecte Riadh Siala, 2019) mérite notre attention. En effet les dispositifs traditionnels de la mosquée tunisienne sont tous utilisés, mais réinterprétés dans une organisation spatiale et un vocabulaire architectural contemporains. De plus elle ne se présente pas comme un monument isolé au milieu d’un espace dégagé, comme beaucoup d’autres, mais s’intègre totalement dans son environnement urbain ce qui contribue à lui donner son caractère d’équipement de proximité, au service de la vie du quartier. (Voir l’article paru dans Archibat n°50 page 38). 

Des exemples étrangers 

Finalement d’ailleurs l’aspect tour du minaret, qui se justifiait fonctionnellement à l’époque où le « muezzin » appelait à la voix les fidèles à la prière ne se justifie plus autant aujourd’hui avec nos sonorisations électronumériques. Quelles sont les dispositions incontournables pour la conception d’une mosquée ? Ce n’est pas la forme de la salle de prière, puisqu’elle peut être rectangulaire à colonnes ou carrée à coupole, sauf si l’on se réfère à une tradition régionale. Ce n’est pas non plus la proportion de la cour par rapport à la salle, puisque la cour peut être pratiquement inexistante.

Par contre un mur est indispensable, identifié par un « mirhab », pour donner la direction vers laquelle se prosterner, la direction de la Mecque. C’est ce que l’on constate lors des prières en plein air : l’organisation des fidèles se fait en rangs parallèles, perpendiculaires à un mur fictif orienté vers la Mecque. Dans la Turquie d’aujourd’hui, plusieurs architectes ont conçu des mosquées qui ne se conforment pas au modèle historique de Mimar Sinan. C’est le cas à Istanbul de la mosquée Yeçilvati avec ses deux demi-coupoles imbriquées partant du sol (architecte Adnan Kazmaoglu, 2004), de la mosquée Ilahiyat à la faculté de théologie de Marmara (architecte Muharrem Hilmi Semalp, 2015), de la mosquée Sakirin à Usküdar (architecte Hüsnev Tayla, décoratrice Zeynep Fadilioglu, 2009), de la mosquée Sancaklar, Buyukçekmece (architecte Emre Arolat, 2012).

Cette dernière est la plus éloignée du modèle de Mimar Sinan (qui reprenait le dispositif de la basilique Sainte Sophie). La salle est souterraine, les murs extérieurs sont en pierre brute. On descend vers la salle souterraine pour se mettre en condition, le mur de la qibla est un long écran en béton illuminé par une fente zénithale. A une extrémité de la salle se trouve un panneau noir orné en son centre d’une lettre ﻮ et à l’autre extrémité, la salle s’ouvre sur le paysage avec un olivier dans la perspective. L’atmosphère est d’une sérénité totale, hors du monde, hors du temps. La mosquée Sancaklar a reçu le 1er prix des « établissements religieux » à Singapour en 2013, le prix des architectes turcs en 2014 et le prix de l’UIA, pour la meilleure architecture de pierre en 2015.

Texte : Denis Lesage, architecte du patrimoine

Article paru dans Archibat n°50 – Novembre 2020

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