Premier constat : la Tunisie n’a plus d’énergie à brûler
Commençons par l’évidence que l’on préfère contourner. En 2025, le déficit énergétique de la Tunisie a atteint 11,1 milliards de dinars. C’est quatre fois plus qu’il y a dix ans. Chaque année, le pays importe toujours plus de gaz et d’électricité pour compenser une production locale qui stagne.
Ce n’est pas un simple problème technique ou conjoncturel. C’est une hémorragie nationale. Et pourtant, on continue de construire comme si l’énergie était infinie.
Deuxième constat : le bâtiment est le premier trou de la passoire
Le secteur du bâtiment est le premier consommateur d’énergie en Tunisie. Devant les transports, devant l’industrie. La raison est simple et cruelle : nos constructions sont conçues pour consommer.
Climatisation en été, chauffage en hiver – quand l’isolation est absente, tout passe par la facture électrique. L’État lui-même, premier maître d’ouvrage, construit encore des écoles, des hôpitaux et des logements sociaux avec des murs qui ne gardent ni la fraîcheur ni la chaleur.
Premier constat brutal : on ne subit pas le déficit énergétique – on le construit, brique après brique.
Troisième constat : on continue à cuire l’argile comme au XIXe siècle
Voici le paradoxe le plus frappant. La Tunisie dispose d’argiles exceptionnelles, notamment dans le Sud (gisements d’El Djerid). Ces argiles pourraient être valorisées avec des cuissons basses températures (700°C au lieu de 1000°C) ou même sans cuisson du tout.
Mais la pratique majoritaire reste la cuisson intensive, énergivore, souvent au gaz importé. On chauffe des fours à plusieurs centaines de degrés pour produire des briques qui, une fois installées, n’isolent presque rien.
Jusqu’à quand continuera-t-on à cuire l’argile comme au XIXe siècle, alors que les chercheurs tunisiens ont prouvé qu’on pouvait faire aussi bien – voire mieux – avec beaucoup moins d’énergie ?
Quatrième constat : l’État bloque ses propres solutions
C’est le plus difficile à entendre, parce qu’il touche à la décision publique. L’État est le premier constructeur du pays. Il dicte les règles. Il rédige les cahiers des charges. Il choisit les matériaux.
Pourtant, ses cahiers des charges restent figés sur un modèle énergivore : béton, ciment, brique cuite haute température. Aucune clause contraignante n’impose l’utilisation de matériaux locaux, biosourcés ou à faible empreinte carbone.
Premier constat politique : on ne manque pas de solutions – on manque de volonté d’ouvrir les documents administratifs.
Cinquième constat : les alternatives existent, locales et moins chères
C’est peut-être le plus frustrant. Depuis des années, des équipes tunisiennes (Université de Monastir, CRTEn de Borj-Cédria, CITET) travaillent sur des matériaux alternatifs :
- Blocs de terre comprimée (BTC) : sans cuisson, jusqu’à 90 % d’énergie en moins, jusqu’à 80 % de CO₂ évité.
- Argiles optimisées du Sud : cuisson à 700°C, réduction de 25 % des températures intérieures.
- Fibres naturelles (alfa, posidonie, palmier dattier) : intégrées dans les murs, elles améliorent l’isolation tout en valorisant des déchets locaux.
Toutes ces solutions existent ici, avec nos matières premières, à moindre coût énergétique. Elles ne sont pas théoriques – elles ont été testées, mesurées, validées.
Sixième constat : le moment est venu, mais les décisions tardent
Alors, est-ce le moment de revoir notre mode de construction ? La réponse est oui, sans aucun doute.
Mais la vraie question n’est pas technique. C’est une question de cahier des charges.
Jusqu’à quand l’État continuera-t-il d’imposer un modèle qu’il sait énergivore ? Jusqu’à quand les appels d’offres publics ignoreront-ils les blocs de terre comprimée ? Jusqu’à quand paiera-t-on du gaz importé pour cuire de l’argile qu’on pourrait simplement presser ?
Conclusion : revoir les constats, c’est déjà commencer à agir
Un premier constat honnête est déjà un acte. Celui-ci est simple : la Tunisie n’a plus les moyens énergétiques de ses mauvaises habitudes de construction.
Les solutions sont locales, matures et économes. Il ne manque plus qu’une chose : que l’État, premier constructeur, accepte de réécrire ses propres règles.
Tant que les cahiers des charges resteront figés, le déficit énergétique continuera de grimper. Et on continuera de cuire de l’argile comme on cuisait il y a deux siècles, en important l’énergie qu’on ne possède pas.
Abdelmalek GHANNEM, CEO chez sté industrielle de blocs SOIB-SA












