L’enfance d’une vocation : la salle de classe surchauffée comme laboratoire
Tout commence à Gando, au Burkina Faso, où Kéré naît en 1965, fils aîné du chef du village. Premier de sa communauté à aller à l’école, il quitte son village à sept ans pour étudier à Tenkodogo, puis à Fada N’Gourma, dans des salles de classe surchauffées où plus de cent élèves, « étouffés par la chaleur, s’endormaient ». L’expérience est fondatrice : « Il y avait très peu de lumière à l’intérieur alors que dehors la lumière naturelle était éblouissante », raconte-t-il.
Cette mémoire physique de l’inconfort thermique devient le moteur d’une carrière. Avant même de devenir architecte, Kéré apprend la menuiserie et la charpente en Allemagne, où il obtient une bourse de formation professionnelle en 1985. Il passe son baccalauréat à 30 ans, entre en études d’architecture à l’Université technique de Berlin, et, encore étudiant, fonde une association pour construire une école dans son village natal.
Les quatre piliers de la méthode Kéré
1. Le climat comme premier programme
La question qui guide Kéré est simple : « Comment construire sans système de refroidissement artificiel ? ». Sa réponse, éprouvée dès l’école primaire de Gando (2001), repose sur une stratégie passive ingénieuse.
Le système du double toit est devenu sa signature : un plafond en terre comprimée sous un toit en tôle ondulée surélevé par des fermes métalliques. L’espace entre les deux couches permet à l’air chaud de s’évacuer par effet de cheminée, tandis que la masse thermique des murs en terre absorbe la chaleur le jour et la restitue la nuit. Des ouvertures en façade assurent une ventilation transversale, et des perforations dans le plafond permettent à l’air chaud de s’élever.
Le résultat est spectaculaire : des salles de classe où la température intérieure reste supportable sans aucune électricité, par des températures extérieures dépassant 40°C.
2. Les matériaux locaux comme réponse technique et culturelle
Kéré ne « redécouvre » pas la terre crue par nostalgie, mais par nécessité technique et économique. Les murs en briques de terre comprimée (BTC) offrent une inertie thermique exceptionnelle, qui crée un décalage dans la transmission de la chaleur. La pierre latéritique, le bois d’eucalyptus, la tôle ondulée disponible localement : chaque matériau est choisi pour sa pertinence climatique et son accessibilité.
Ce choix n’est pas un renoncement esthétique. Pour Kéré, la beauté a un pouvoir : « J’ai réalisé que la beauté touche les gens, que l’élégance et l’esthétique ont vraiment le pouvoir de toucher et d’inspirer ». L’école de Gando, avec ses briques de terre et son toit flottant, est devenue un modèle de sobriété élégante, récompensée par le prix Aga Khan d’architecture en 2004.
3. La communauté comme maître d’œuvre
L’un des aspects les plus novateurs de l’approche de Kéré est la participation active de la communauté à la construction. À Gando, les villageois ont fabriqué les briques, monté les murs, appris des techniques qu’ils pourront reproduire. Ce n’est pas une simple main-d’œuvre bon marché : c’est une stratégie de transmission et d’appropriation.
« Ma signature, c’est une écoute profonde », explique-t-il. « Il faut avoir le courage de s’asseoir et d’écouter les gens, de laisser la parole circuler, même si cela prend du temps ». L’architecture devient alors un processus, pas seulement un produit fini. La communauté qui construit est celle qui entretient, qui répare, qui s’approprie le bâtiment.
4. L’arbre à palabres comme modèle politique
L’élément récurrent de l’architecture de Kéré est la canopée, inspirée de l’arbre à palabres, lieu traditionnel de rassemblement et de décision en Afrique de l’Ouest. Le projet de l’Assemblée nationale du Bénin, actuellement en construction, en est l’illustration la plus aboutie : un bâtiment législatif organisé autour d’un « tronc » creux, avec une façade en brise-soleil tressé et un jardin public au pied de l’édifice.
Le message politique est clair : « Un parlement appartient au public, pas aux politiciens ». L’architecture devient un instrument social, un outil de démocratie et d’inclusion.
Une leçon pour les architectes : que retenir ?
La leçon de Francis Kéré ne se limite pas à l’Afrique. Elle interpelle tous les architectes confrontés à l’urgence climatique, en Europe comme ailleurs.
Premièrement, la conception passive n’est pas une contrainte mais une opportunité créative. Le système du double toit, la ventilation naturelle, l’inertie thermique des murs sont des solutions élégantes qui naissent d’une lecture fine du climat, pas d’un catalogue technique.
Deuxièmement, les matériaux locaux ne sont pas un pis-aller. Comme le souligne le jury Pritzker, « Kéré, nous montre la puissance d’une matérialité enracinée dans le lieu ». La terre, la pierre, le bois sont des ressources à valoriser, pas à mépriser.
Troisièmement, l’architecture est un processus social. Impliquer les usagers, écouter les communautés, former les acteurs locaux : c’est une garantie de durabilité et d’appropriation que les architectes du monde entier gagneraient à intégrer.
Enfin, et c’est peut-être la leçon la plus profonde : « Ce n’est pas parce que vous êtes pauvre que vous ne devez pas essayer de créer de la qualité. Chacun mérite la qualité, chacun mérite le luxe, et chacun mérite le confort ». L’architecture est un droit, pas un privilège.
En inscrivant sa pratique dans le dialogue entre tradition et modernité, entre Nord et Sud, entre technique et humanité, Francis Kéré a tracé une voie que les architectes du monde entier, confrontés aux défis du réchauffement climatique, ont tout intérêt à emprunter. Sa leçon est aussi universelle que son parcours.
Abdelmalek GHANNEM, CEO chez sté industrielle de blocs SOIB-SA











