Dans une ruelle silencieuse de la médina de Kairouan, une maison ressuscite. Ni simple hôtel, ni simple demeure, Dar Dhiafa Paul Klee est une œuvre vivante où l’art, la mémoire et l’hospitalité s’entrelacent. Ici, chaque pierre murmure le passé, chaque couleur éclaire le présent, et chaque détail raconte une histoire.
À deux pas de la Grande Mosquée de Kairouan, Dar Dhiafa Paul Klee se dresse comme un pont entre deux mondes : celui du patrimoine millénaire et celui de la création contemporaine.
Né de la vision de Slah Allani, homme d’affaires originaire de la ville et passionné par la sauvegarde du patrimoine, en collaboration avec l’architecte Rafaa Allani et porté par l’imaginaire de Sadika Keskes, artiste et designer de renommée, ce projet dépasse l’idée d’un hôtel de charme. Il est à la fois un hommage à Paul Klee, qui trouva ici en 1914 la révélation de sa peinture, et une renaissance pour Kairouan, trop longtemps laissée en marge des circuits culturels.
Avec ses 12 chambres uniques, ses objets anciens choisis avec soin, ses couleurs inspirées des tapis kairouanais et ses résonances mystiques, Dar Dhiafa Paul Klee invite le voyageur à vivre une expérience singulière : habiter une œuvre d’art tout en retrouvant l’âme d’une médina oubliée.
L’instinct du patrimoine
Slah Allani n’a jamais été un hôtelier classique. Professeur de tennis dans une première vie, il a longtemps voyagé : Espagne, Italie, Caraïbes… autant de terres où il s’imprègne des cultures locales et de leur art de vivre. De cette curiosité naît une sensibilité rare pour le patrimoine.
En 1995, il fonde à Djerba Dar Dhiafa, en restaurant d’anciennes maisons. Ce projet personnel, né presque par instinct, devient rapidement une référence de l’hospitalité patrimoniale en Tunisie.
“J’ai commencé par acheter une maison. Puis une deuxième. Une troisième…” dit-il avec simplicité. Mais derrière cette phrase, une conviction profonde : redonner vie à des bâtisses oubliées, recréer du lien avec les habitants, et faire du patrimoine un moteur d’avenir. À Djerba, les artisans retrouvent du travail, les habitants deviennent commerçants, et les ruelles s’animent à nouveau.
Fidèle à ses racines, Slah regarde ensuite vers Kairouan, sa ville natale. “On me disait que j’avais fait beaucoup à Djerba, mais pas ici. Il fallait laisser une trace”. C’est ainsi qu’entre 2010 et 2013, il achète deux maisons dans la médina, 440 m² de murs oubliés, pour leur redonner souffle. Avec un investissement privé d’environ 1,5 million de dinars, il crée Dar Dhiafa Paul Klee, 12 chambres ouvertes à ceux qui recherchent une expérience différente : authentique, spirituelle, enracinée.
Slah ne cherche pas la rentabilité immédiate. “Ce sont souvent des touristes de passage, mais les locaux reviennent pour le Mouled… Le plus important, c’est que les gens sentent que c’est différent”, assure-t-il. Et aujourd’hui, son objectif dépasse l’hébergement : il veut restaurer, transmettre et surtout ranimer une médina trop longtemps délaissée.
“Pendant des siècles, Kairouan est une ville oubliée. Les touristes passent, mais il n’y a pas de structure, pas d’animation, pas de guides bien formés. Pourtant, les potentialités sont immenses : architecture, artisanat, histoire, soufisme, gastronomie…”, précise-t-il encore. Pour lui, le salut viendra de l’initiative privée, comme à Djerba où plus de 600 maisons d’hôtes ont vu le jour en 25 ans.
Mais Slah ne travaille pas seul. S’il donne les murs, il confie leur âme à une artiste.
Sadika Keskes : donner une âme aux pierres
Quand Slah Allani fait appel à Sadika Keskes, il ne cherche pas une décoratrice d’intérieur. Il appelle une créatrice de sens. Verrier, designer, militante culturelle, Sadika n’a jamais travaillé pour “faire joli”. Elle conçoit des lieux qui respirent.
“J’ai designé un lieu pour lui donner une âme. Ce n’est pas de la déco. C’est un concept incarné par des couleurs, des volumes et des émotions”, explique-t-elle.
Sadika puise son inspiration dans une histoire oubliée : le passage de Paul Klee à Kairouan en 1914. Ce séjour de quelques jours bouleverse le peintre. Face aux coupoles blanches, aux tapis géométriques et à la lumière de la médina, il déclare : “Je suis peintre”. Pour lui, Kairouan devient la matrice de l’art abstrait.
Sadika s’empare de cette révélation. Elle écrit au musée Paul Klee à Berne, découvre plus de cent œuvres portant le nom Tapis, des études directement inspirées de Kairouan… Elle comprend que l’abstraction moderne a une racine tunisienne. “Il est arrivé musicien, il est reparti peintre. C’est ici qu’il a trouvé son langage”, souligne-t-elle.
De là naît l’idée : faire de Dar Dhiafa un hommage vivant à Klee. Une galerie permanente est conçue au cœur de l’hôtel, avec des reproductions, des textes, mais surtout une atmosphère. Les murs en aplats de couleurs, les plafonds tressés, les portes en bois teinté évoquent l’aquarelle et la lumière de Kairouan. On ne décore pas : on crée une expérience sensorielle, presque mystique.
Un hôtel de charme comme une œuvre
Sadika travaille deux années entières sur le projet. Elle explore les dépôts d’objets anciens de Slah, y déniche une broderie rare en lin, des boiseries qu’elle détourne, des lanternes en cuivre, des ferronneries anciennes. Chaque objet porte une mémoire. “Rien n’a été acheté au hasard. Tout a une histoire”.
Elle mobilise aussi les artisanes de Kasserine et de Sidi Bouzid, tisserandes qu’elle forme et valorise. Ainsi, l’hôtel de charme devient un lieu vivant, nourri par le travail des dizaines de femmes, par des traditions réactivées et surtout par une économie locale de savoir-faire.
“Paul Klee n’était pas un orientaliste. Il ne regardait pas seulement l’extérieur. Il est allé voir l’âme”. Cette phrase guide tout son travail. Dar Dhiafa Paul Klee devient une maison qui respire le soufisme, la mémoire des marabouts, les textures du tissage et les silences ainsi que le calme de la médina.
Par ailleurs, entrer à Dar Dhiafa Paul Klee, c’est franchir le seuil d’une œuvre. Chaque chambre est différente, avec ses tapis anciens et ses objets uniques. Certaines chambres rappellent des maksouras, d’autres évoquent les patios mystiques de la médina.
La clientèle est à l’image du lieu : artistes, chercheurs d’authenticité, amateurs d’architecture ou de méditation. “Les gens se sentent bien ici. L’atmosphère chaleureuse confère une ambiance relaxante au lieu. C’est un lieu original et authentique”, ajoute-elle.
Kairouan retrouvée…
Au-delà de l’hôtel de charme, le projet vise plus grand. Sadika imagine des itinéraires culturels pour explorer le Kairouan profond : petites mosquées, zaouïas invisibles, rituels soufis vivants. Elle rêve d’un tourisme qui ne s’arrête pas à la carte postale, mais qui plonge dans l’âme de la ville.
“Il y a des gens qui veulent aller en profondeur. Ce sont eux les vrais voyageurs”, assure-t-elle. Elle imagine aussi la création de nouveaux rituels : mariages, circoncisions, hadhras soufies dans des espaces patrimoniaux.
“Les traditions se créent aussi. Il suffit de convaincre la première, puis la deuxième… et ça devient une tradition”.
Pour elle, le tourisme de demain doit être écologique, culturel et spirituel. “Il faut qu’on passe du touriste au voyageur”.
Slah partage cette vision. Lui qui réfléchit déjà à développer une production d’huile d’olive de qualité à Kairouan, voit dans le patrimoine et l’agriculture deux leviers d’un développement durable local.
“L’huile d’olive, c’est notre or. On doit la valoriser comme les Italiens, avec des petites structures familiales qui exportent”.
Ceci pour dire que ce projet n’a pas été simple. Sadika évoque des tensions, des résistances, des luttes autour de la couleur ou de la lumière. Mais au final, la cohérence triomphe : le lieu parle de lui-même.
Derrière la beauté des murs se cache une urgence : celle de sauver Kairouan de l’oubli. Slah et Sadika portent le même combat : lier patrimoine et avenir. “Il n’y a pas de développement économique sans développement culturel”, dit Sadika.
Cette aventure n’est donc pas seulement l’histoire d’un hôtel de charme. C’est celle d’une vision : transformer Kairouan en capitale du tourisme culturel et spirituel, où chaque maison, chaque tapis et chaque lanterne raconte l’âme d’un peuple.
Là où Paul Klee s’est découvert peintre, des voyageurs découvrent aujourd’hui un lieu rare, où l’art, la spiritualité et l’hospitalité se rejoignent. Et dans chaque détail (un tapis, une broderie, une coupole blanche au loin…) c’est toute l’âme de Kairouan qui renaît.
Texte : Mariem Khdimallah – Photos : Amine Boussoffara
- Adresse : Rue de la Grande Mosquée, Médina 3100 Kairouan, Tunisie
- Tél. : +216 92 556 301 / +216 94 190 026
- E-mail : contact@dardhiafaklee.com
- Web : https://www.dardhiafaklee.com
- FB : Dar Dhiafa Paul Klee – Kairouan
- Instagram : dardhiafapaulklee
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