À Gabès, territoire emblématique des dérives extractivistes, l’architecture est convoquée comme outil de réparation. Lauréat du concours international UIA World Congress Student Competition (finalists), ce projet de Aya Sellami et Adrien Morichon (étudiants en architecture à l’ENSA Paris-Malaquais, PSL) propose une lecture sensible et critique du paysage industriel, explorant de nouveaux récits de résilience où écologie, temps long et cohabitation entre les vivants redéfinissent les conditions mêmes de l’habiter à l’ère de l’Anthropocène.
Fiche technique :
Projet : Gabès, de résilience
Binôme : Adrien Morichon et Aya Sellami
Ecole actuelle : Ecole Nationale d’Architecture de Paris- Malaquais (Aya Sellami ancienne de l’ENAU, Tunisie et Adrien Morichon ancien de la PUC au Chili)
Organisation : Union Internationale des Architectes – World Congress of Architects 2026 Barcelona (28 juin – 2 Julliet)
Concours : International Student Competition “Catalysts of Resilience”
Date de création : Novembre 2025
Composition : 3 planches A3
Les territoires industriels ne meurent pas, ils mutent et changent de rythme.
À Gabès, des décennies d’activité industrielle ont laissé des traces profondes et irréversibles. Ce territoire porte les cicatrices de plusieurs décennies d’extraction de phosphate, qui ont contaminé durablement un écosystème tout entier et causé la disparition progressive de la seule oasis maritime du bassin méditerranéen. L’exploitation massive du phosphate génère un rejet industriel hautement toxique : le phosphogypse, dont les émissions s’élèvent à plus de 5 millions de tonnes par an, soit près de 12 000 tonnes par jour.
Ces rejets infiltrent et dégradent l’air et les sols, devenus acides et saturés en métaux lourds, créant ainsi un continuum de pollution permanent à quelques mètres seulement des zones habitées. L’air se charge progressivement en fluor et en particules fines, qui sont transportées par le vent et affectent les zones urbaines et agricoles. Le golfe de Gabès est exposé à une double agression : celle de l’urbanisation et celle des rejets chimiques qui détruisent les herbiers, les mangroves et les récifs coralliens.
Les habitants vivent sous une menace permanente. Depuis les années 1970, un complexe industriel de plusieurs hectares, orienté vers l’exportation de phosphate, s’est imposé aux portes de la ville. Les pêcheurs, qui autrefois vivaient de la productivité biologique du golfe, doivent aujourd’hui s’approvisionner dans une mer noire et stérile. Le territoire incarne aujourd’hui un profond déséquilibre, où la survie écologique et humaine dépend de la capacité collective à régénérer ce territoire sacrifié.
En participant au concours « Catalysts of Resilience » organisé par l’Union internationale des architectes, nous avons choisi d’explorer la manière dont l’architecture peut agir comme une force restauratrice dans des territoires fragilisés, en prenant pour terrain d’étude le site de production de phosphate de Gabès. Il s’agit avant tout de décoloniser notre regard sur le monde en utilisant des modes de représentation alternatifs. S’inscrivant dans la continuité de notre travail de recherche sur la cartographie, nous avons abordé le territoire en révélant les rapports verticaux de l’Homme avec son sol et son environnement. Trois cartographies dépeignent l’évolution de ces rapports sur le court et le très long terme.
En première ligne d’un système extractiviste, le site industriel de Gabès a subi de profondes perturbations écologiques, donnant naissance à ce que nous qualifions de « paysages sacrifiés ». Des tensions qui redéfinissent le territoire en une géographie complexe dont la majeure partie est désormais invisible. La fragilité elle-même devient une force motrice pour la régénération écologique, mais elle exclut toute perspective de restauration des conditions initiales. À l’ère de l’Anthropocène, l’un des principaux défis est de décoloniser les pratiques extractivistes par des processus temporels. Un nouveau paradigme dans lequel les cycles et les temporalités deviennent de véritables catalyseurs de résilience : c’est là le cœur des enjeux portés par l’UIA World Congress de Barcelone.
En faisant dialoguer des pratiques issues de disciplines variées (agriculture, biologie, politique et géographie), notre démarche d’architectes explore un langage commun à toutes ces disciplines. Nous souhaitons proposer une autre méthode pour projeter l’évolution du territoire. En déplaçant le point de vue, nous proposons un cadre de réflexion dynamique et multiscalaire dans lequel le temps est mobilisé comme outil de conception, puis comme outil du projet au service d’une architecture résiliente.
Scénario sur 10 ans : Gabès, une zone de bio-régénération dynamique.
Notre scénario pour les dix prochaines années ne vise pas à restaurer le passé, mais à réinventer les rythmes et les temporalités du site. Nous proposons la création de zones de bio-régénération dynamique dans lesquelles des bactéries, des champignons et des micro-organismes activent la dépollution des sols et des eaux. Les friches industrielles sont transformées en corridors hybrides mêlant mangroves, tamaris et palmiers filtrants (une espèce endémique de l’oasis), capables de purifier l’air et l’eau tout en créant de nouvelles niches pour la biodiversité.
Les communautés locales deviennent actrices de cette régénération, gérant collectivement les cycles de l’eau et des sols, et intégrant leurs pratiques culturelles, sociales et agricoles aux cycles écologiques. Chaque intervention est conçue comme un rythme qui s’adapte à la temporalité propre de toutes les strates : l’air, le sol, la photosynthèse, la croissance des mangroves et l’organisation sociale. L’habitat humain et non humain coexiste dans ces nouveaux rythmes, intégrant cette « industrie de la régénération » dans la vie quotidienne sans qu’elle ne domine ni ne détruise.
Scénario à 100 ans : Gabès, un laboratoire planétaire de cohabitation entre les vivants.
À cent ans, le scénario devient radicalement différent, voire utopique. Gabès se transforme en un écosystème post-industriel hybride et vivant, dans lequel les anciennes friches chimiques sont des infrastructures de filtration et de production de ressources, et où les sols, l’air et l’eau circulent selon des logiques régénératives. Les mangroves et les zones humides, modulées par les marées et les flux toxiques, deviennent des dispositifs vivants qui protègent la ville et produisent des habitats pour toutes les espèces.
Les habitants cohabitent avec les processus industriels transformés en cycles et programmes divers, et l’architecture devient un catalyseur de relations, de rythmes et de temporalités. Gabès n’est plus un territoire en reconstruction : c’est un laboratoire planétaire de cohabitation radicale entre humains et non-humains, où l’infiniment petit régit l’infiniment grand et où le temps devient l’outil principal d’un habitat durable et résilient.
Repenser le territoire à travers ses fractures, tant sur les plans politique, social et environnemental, nécessite un médium alternatif qui tend vers une représentation décoloniale du monde et de l’architecture. Le choix d’une cartographie nouvelle, que l’on préfère appeler : Atlas en coupe, permet de recentraliser le regard. Cette vision verticale révèle les rapports de l’Anthropocène, qui agit dans la « zone critique », pour reprendre les termes de Bruno Latour. Des rapports invisibles (et irréversibles) que cette projection sur Gabès, considère comme point d’entrée d’une analyse plus large, permet de révéler en pointant chaque conséquence de l’activité industrielle, toujours en quête de meilleurs rendements et prisonnière d’une démesure croissante.
C’est dans cette perspective que se dessine notre vision architecturale :
une conception de l’espace qui se régule par le temps afin de créer des conditions propices au renouvellement des sols altérés.
Texte et éléments graphiques : Aya Sellami et Adrien Morichon
Article paru dans Archibat n°67 – Mai 2026, vous pouvez le commander ou vous abonner en ligne : https://archibat.info/shop/
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