L’architecture est peut-être le premier des arts. Avant la peinture, la musique ou l’écriture, l’homme a construit un abri. Il a dessiné l’espace et organisé son environnement. Le cinéma, lui, est l’un des derniers nés des arts. Il réunit images, récit, mouvement et musique, et crée des univers où tout est possible. Pourtant, entre ces deux formes, il existe un lien profond : le cinéma ne filme pas seulement des corps, il filme des espaces.
Si l’architecture organise la vie, que se passe-t-il lorsqu’elle organise aussi la fiction ?
Déjà dans l’Antiquité, Vitruve définissait l’architecture par trois principes : firmitas, utilitas, venustas : solidité, utilité et beauté. Ces notions trouvent un écho au cinéma : la solidité d’une narration, l’utilité dramatique d’un espace, la beauté d’une composition visuelle.
Dès les débuts du cinéma, la relation entre architecture et cinéma apparaît clairement. Georges Méliès construit des décors illusionnistes pour créer des mondes imaginaires. Plus tard, l’expressionisme allemand montre combien l’espace peut devenir porteur d’émotions : bâtiments déformés, perspectives instables et formes exagérées traduisent l’angoisse d’une société marquée par la guerre. Ainsi, l’architecture n’y cherche plus à reproduire la réalité mais à exprimer les états intérieurs des personnages, dans une logique proche de la psychanalyse de Sigmund Freud. Cette évolution rejoint l’analyse de Gilles Deleuze, selon laquelle dans le cinéma classique l’architecture sert de cadre à l’action, alors que dans le cinéma moderne elle devient un véritable personnage, capable d’exprimer des états d’âme ou des structures mentales, comme chez Michelangelo Antonioni ou Alfred Hitchcock.
L’architecture devient alors un acteur à part entière. Elle guide les déplacements, façonne les gestes, produit du sens. André Bazin l’exprime clairement : « le point d’appui du levier dramatique ne réside pas dans l’homme, mais dans les choses ». Ainsi, les espaces et les objets peuvent jouer un rôle central dans le récit. Chaque lumière, chaque meuble, chaque angle porte une information, révèle un caractère, suggère une tension.
Cette relation fonctionne aussi dans l’autre sens car cette idée se retrouve aussi dans l’architecture contemporaine. Certains architectes conçoivent leurs bâtiments comme des films : des séquences d’espaces à découvrir, des plans qui se succèdent et créent une expérience. Bernard Tschumi, par exemple, s’inspire du montage cinématographique pour penser le Parc de la Villette à Paris. Ainsi, architecture et cinéma partagent une même question : comment organiser l’espace pour créer une expérience.
Dans cette logique, Pierre-Feuille-Ciseaux (réalisé par Cherifa Benouda, architecte et cinéaste-produit au sein de l’école supérieure de l’audiovisuel et du cinéma ESAC-Gammarth) montre que l’architecture n’est pas seulement un décor : elle structure le récit. Inspiré librement du chapitre l’enfer de la Divine comédie (Dante Alighieri), le bâtiment que traverse le personnage devient une carte morale. Chaque étage correspond à une étape de l’histoire, chaque bureau raconte un épisode de l’absurde bureaucratique. Le film raconte l’histoire de Da et Zou, un couple modeste qui veulent se marier spontanément, mais l’administration leur impose l’« Exemplaire de comportement exemplaire ». Da traverse les bureaux, croise Vi, qui semble l’aider, mais découvre que la solution était là depuis le début. L’absurdité du système se révèle, et avec elle, la transformation du personnage.
L’espace du film est vivant. La façade impose l’ordre, l’intérieur révèle la complexité. L’escalier devient colonne vertébrale, liant les niveaux et accompagnant la progression de Da. Dans le scénario, cette structuration se retrouve scène par scène, chaque séquence était écrite comme un palier narratif, par exemple (SEQ 10 – INT. ADMINISTRATION R+3 –JOUR ).
De plus l’aménagement intérieur des bureaux participe aussi à la narration. Chaque bureau possède une identité propre, inspirée d’un cercle de l’Enfer de Dante. Les accessoires sont volontairement absurdes et participent au style burlesque du film. Ils deviennent parfois des obstacles pour les personnages et jouent un rôle dans les gags visuels. Un premier bureau presque vide, très lumineux et silencieux, évoque des limbes administratives. Plus bas, des bureaux disposés comme une cantine, avec des tables alignées et beaucoup d’agitation, rappellent l’idée de la gourmandise et de l’excès. Dans un autre espace, la répétition des ventilateurs qui brassent l’air devient une métaphore de la luxure : un désir constant et incontrôlable qui traverse le lieu sans jamais se calmer.
Le bâtiment choisi pour le tournage, avec son vocabulaire plutôt colonial, sa forte verticalité et surtout ses escaliers, devenant axe du récit, renforcent cette descente vers l’enfer. Les décors, volontairement peu profonds, rappellent le théâtre et soulignent le burlesque. La lumière, la couleur, les textures accompagnent le voyage du personnage : la palette passe de l’orange chaleureux aux rouges profonds, suggérant le passage vers l’abîme.
Dans Pierre-Feuille-Ciseaux, l’architecture ne se contente donc pas d’accueillir l’action : elle la produit. Chaque étage, chaque bureau, chaque mouvement construit le récit.
Ainsi, la narration ne s’ajoute pas à l’espace : elle naît de lui.
L’’architecture et le cinéma entretiennent une véritable symbiose créative : là où l’architecture fige le temps dans la matière, le cinéma fluidifie l’espace par le mouvement. Ensemble, ils ne se contentent pas de représenter le monde, ils co-écrivent un récit de l’espace-temps, transformant chaque lieu en une expérience vécue et chaque instant en un territoire à explorer.
Par Cherifa Benouda, architecte
Article paru dans Archibat n°67 – Mai 2026, vous pouvez le commander ou vous abonner en ligne : https://archibat.info/shop/
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