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Faika Bejaoui
Architecte du patrimoine

Diplômée de l’ITAAUT en 1983, Faika Bejaoui a participé à porter et à appliquer une vision nouvelle pour l’Association de Sauvegarde de la Médina (ASM) qu’elle intègre dès 1982, au moment où s’est constitué le noyau d’architectes déterminé à mener plusieurs projets d’envergure sur le cœur historique de Tunis. Faika Bejaoui s’est alors consacrée à la cause patrimoniale au sein d’une équipe de choc d’une vingtaine de personnes dans cette association emblématique de la capitale et leader en Tunisie.

– Lauréate Prix Aga Khan d’Architecture Islamique 2010 pour le projet de réhabilitation et de requalification de la ville du XIX- XXèmes siècles.

– Vice-Présidente CIVVIH (Comité Internationale des Villes et Villages Historiques) ICOMOS

– Membre de Beit El-Hikma : Académie Tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts 

Comment décririez-vous le lien qui vous unit au Patrimoine (avec un grand P) ? 

Etudiante à l’ITAAUT, j’étais amenée à faire des croquis ; comme nous étions à Bâb Sidi Abdessalem, ce fût mon premier contact avec la Médina de Tunis. Et c’était le point de départ d’un intérêt grandissant envers le centre ancien de Tunis, puis pour le patrimoine avec toutes ses dimensions (matérielle, immatérielle, culturelle, naturelle). 

A la retraite depuis bientôt cinq années, je continue à être régulièrement dans la Médina de Tunis :
déambuler, se perdre, découvrir, travailler aussi. Aller à la rencontre des gens, des ami(e)s,
des lieux, des espaces, prendre des photos…etc.

On a eu vent d’une célébration concernant « Les femmes de l’Institut Nationale du Patrimoine (INP) ». Qu’en est-il de l’hommage aux femmes de l’ASM ?

Je ne suis pas de celles qui réclame une reconnaissance strictement féminine dans le domaine professionnel d’une manière générale, et en matière de patrimoine en particulier. 

Dans les années 90, le champ d’activités et d’influence de l’ASM s’est étendu grâce à l’étroite collaboration avec la Municipalité de Tunis. A cette époque, l’ASM mène un projet d’envergure consacré à la lutte contre l’habitat insalubre et surpeuplé dans la Médina. Dans le vocaulaire urbanistique à Tunis, on désigne les vieilles maisons louées à la pièce aux ménages précaires d’oukalas d’où l’appellation Projet Oukalas.

Le projet « Oukalas » ou la lutte contre l’habitat insalubre

A Tunis, on qualifie d’ « oukalas » les vieilles maisons louées à la pièce aux ménages et dont le nombre dépasse les quatre familles et qui n’ont aucun lien de parenté. Le terme était jusque-là réservé aux auberges louées à la journée ou à la semaine à des travailleurs célibataires. 

Les oukalas présentaient des problèmes d’insalubrité, de promiscuité, de délinquance et d’entassement de la population dans des conditions inhumaines et constituaient par conséquent, un phénomène socialement très inquiétant et très lourd. Les « Oukalas »
présentaient un danger imminent pour ses occupants (effondrement des planchers, fissuration des murs porteurs…) vue la dégradation avancée de l’état du bâti causée essentiellement par une absence totale de travaux d’entretien et aggravée par un problème d’ordre juridique : la loi du maintien sur les lieux des locataires et du blocage des loyers.

A côté de l’amélioration de la qualité du logement en médina, une des retombées de cette opération fut la mise en place d’un programme de prêts à faible taux d’intérêt destinés aux propriétaires occupants désireux de réhabiliter leurs maisons dans le centre ancien de Tunis. Dans un but de l’amélioration de l’habitat, les crédits ont été élargis au périmètre de la Commune de Tunis.

Une opportunité pour une population inéligible au système habituel d’accès aux logements sociaux. Du statut de locataires, ces ménages deviennent propriétaires d’un logement de 42 m² sur une parcelle de 80 m² avec possibilité d’extension à l’étage. Ces logements sont cédés en location-vente sur 25 ans et sans intérêt.

C’est donc dans l’objectif de mener de front une politique sociale et patrimoniale visant à réhabiliter la Médina et à fournir des conditions décentes à ses habitants, qu’a été abordé le projet « Oukalas » dont souffre la Médina, abritant plus de 3000 ménages. Il a été conçu avec comme objectifs essentiels : le sauvetage des ménages locataires des risques d’effondrement et le sauvetage d’un patrimoine immobilier de valeur universelle. Le projet « Oukalas » a démarré en 1990, il fut réalisé par tranches avec deux composantes essentielles.

La première composante : le relogement d’urgence des ménages. Le relogement définitif de plus de 2000 ménages évacués d’urgence des immeubles menaçant ruine, s’est fait par la Municipalité en trois étapes sur des terrains lui appartenant dans des cités périphériques et dans la Médina. Les logements sont cédés aux bénéficiaires, appelés à en devenir propriétaires.

La deuxième composante : concerne la réhabilitation des immeubles qui sont récupérables, moyennant des interventions de consolidation et de remise en état de leurs structures. L’accent a été mis sur la nécessité de lancer rapidement les opérations de réhabilitation, qui devraient permettre, d’une part, de consolider le bâti pour éviter les risques d’effondrement de planchers menaçant les vies humaines et d’autre part, de freiner le processus de dégradation du patrimoine immobilier.

Une ligne de crédit pour la réhabilitation est mise à la disposition des propriétaires d’immeubles avec un taux d’intérêt bonifié de 5 %, remboursable sur 15 ans et avec une assistance technique gratuite assurée par l’ASM

Les bâtiments habités ont été remis aux normes d’habitabilité pour avoir des unités d’habitations équipées de cuisines et de sanitaires privatifs pour chaque ménage.

Restauration

Les bâtiments présentant un intérêt architectural et (ou) historique sont proposés à la restauration suivant un programme de réaffectation en équipements culturels ou socio-collectifs. 

Chaque mercredi, un comité composé du représentant de la direction des affaires sociales, de celui de la direction juridique et du représentant de l’ASM, siégeait à Dar Lasram et recevait les habitants de la Médina pour les assister dans la constitution du dossier de réhabilitation.

La question de la réhabilitation des immeubles de la ville nouvelle a été abordée dans le cadre du projet d’assainissement des « Oukalas » qui dans sa 2ème tranche, a englobé les bâtiments menaçant ruine ou insalubres du centre-ville (Médina et ville du XIXème siècle).

C’est ainsi qu’une vingtaine de propriétaires ont bénéficié de crédits pour la réhabilitation de leurs immeubles situés à Bâb B’har.

Pour certains immeubles dont les propriétaires ont été récalcitrants, les travaux ont été réalisés dans le cadre de travaux d’office.
Les travaux d’offices sont des opérations de réhabilitation d’urgence sur le parc privé. La Municipalité se substitue aux propriétaires et réalise les travaux de remise en état de l’immeuble puis récupère les dépenses engagées auprès des locataires. Comme pour le patrimoine municipal, les ménages sont relogés provisoirement pendant la durée des travaux. 

La Municipalité de Tunis s’est substitué aux propriétaires et a réalisé les travaux de consolidation des structures et d’embellissement des façades. Ainsi la Municipalité de Tunis a intervenu par le biais de l’ASM sur deux immeubles situés sur l’Avenue Habib Bourguiba.

Les travaux de remise en état des immeubles ont consisté en la reprise totale à l’identique des balcons, des corbeaux, des moulures, des corniches, des détails architectoniques et de la menuiserie des façades, la consolidation des terrasses, la consolidation ou la réfection totale des escaliers et enfin la reprise des divers réseaux d’évacuation.

C’est dans ce cadre que l’ex-Politeama Rossini, aujourd’hui le Cinéma Palace, œuvre de l’architecte Baron, qui a perdu depuis les années cinquante le couronnement de la partie centrale de sa façade principale, a été restauré. La restauration de ce théâtre construit au début du XXe siècle s’est intéressée spécialement à sa façade et a consisté essentiellement à la reconstruction du couronnement haut de cinq mètres ainsi que la reprise à l’identique des moulures et des médaillons et ce à partir des documents d’archives. Le projet a été clôturé en 2012.

Réhabilitation, revitalisation du Marché Central

Une autre opération d’envergure a concerné la réhabilitation et le réaménagement du Marché Central. Composante emblématique de Tunis et lieu de cheminements des habitants de Tunis et de sa région depuis la fin du XIXème siècle, le Marché Central est un lieu de convivialité à composantes sociales multiples. Il constitue un instrument de rétablissement de l’équilibre du système de centralité et de reconquête d’un centre-ville menacé de désaffection et de déqualification.

Dans ce processus de reconquête du centre-ville, le Marché Central joue un rôle stratégique dans le processus de mise en valeur de la zone commerciale comprise entre l’avenue de France, Jamel Abdenaceur, rue d’Algérie et la rue El Jazira.

Considéré par les habitants de la ville comme le premier marché de Tunis, dont l’urbanité et les qualités commerciales continuent à être appréciées (prix concurrentiels, ouverture très matinale, diversité et qualité des produits, convivialité), le Marché Central implique l’adoption d’un parti d’aménagement et architectural à la fois audacieux et traditionnel : un aménagement intérieur plus fonctionnel, optimisant l’utilisation de l’espace, organisant le flux, une reprise des façades, une mise aux normes de ses équipements. Cette opération apportait les éléments essentiels à sa modernisation.

Le Marché ou « Fondouk El Ghalla » crée en 1884 constitue l’îlot situé entre les rues Charles de Gaules, d’Espagne, du Danemark et d’Allemagne et couvre une superficie de plus de 12.000 m2.

Le Marché Central est composé de 3 zones principales correspondant à des fonctions différentes :

– La galerie marchande périphérique essentiellement composée de boutiques et à laquelle est adossée, en aile nord, la halle aux poissons.

– La surface de vente de fruits et légumes qui occupent la halle centrale maçonnée, les 2 charpentes en bois et les aires résiduelles de l’espace intérieur.

– La zone technique d’équipements collectifs.

Pour ne pas interrompre les activités du marché, les travaux ont été réalisés en tranches comme il a été procédé à l’installation d’une structure métallique provisoire dans la rue de Danemark qui a été fermée à la circulation automobile. Les composantes du projet sont :

1/ Restauration de la charpente en bois : Les deux charpentes en bois ont été refaites à l’identique par l’ASM avec le concours d’un charpentier, par contre les fondations des charpentes ont été reprises en béton, pour des causes d’indisponibilité de la même essence de bois et de l’absence de bureaux d’études spécialisés en Tunisie.

2/ Réhabilitation du marché : Les travaux de réhabilitation avaient concerné les galeries marchandes, la halle aux poissons, le bâtiment dur de la halle aux fruits et légumes.

3/ Couverture en toile tendue et système brise-soleil : Il s’agit d’une couverture en membrane textile composite précontrainte en polyester, haute ténacité enduite de PVC, et d’un système de brise-soleil en textile identique à la membrane de la toile tendue, fixé sur les poutres treillis reliant les portiques de la structure métallique en acier tubulaire.

Plusieurs restaurations de monuments 

– Préparation des dossiers de classement de trente monuments dans la Médina de Tunis : édifices religieux (mosquées, masjeds, medersas), de palais et de demeures… L’élaboration de ces dossiers comportaient des données historiques et géographiques, description des bâtiments, relevés allant jusqu’aux détails avec des photographies… 

– Projet de restauration du Palais du Résident Général Italien à Tripoli (Libye) et sa réaffectation en Bibliothèque Nationale Centrale pour le compte de l’ALECSO.

– Projet de restauration et d’extension du Palais Dar Mohsen : siège de la Municipalité de Sidi Bou Saïd. 

– Projet de restauration de la Zaouïa Bokria, de la Medersa et de sa réaffectation en jardin d’enfants à la Médina de Tunis. 

– Élaboration du dossier de réhabilitation et de mise en valeur des Sabbats et des Arcs-Boutants dans la médina.

Collaborations avec l’UNESCO / ALECSO / GIZ

Faika Bejaoui a participé au Rapport mondial « Culture et Développement urbain durable », Troisième conférence des Nations Unies sur l’habitat et le développement durable, Habitat III,
Quito 2016. Elle était chargée de la Coordination technique de l’étude des villes historiques de la région des pays arabes :
conservation et régénération urbaine, et expert chargée du rapport sur la médina de Tunis.

– UNESCO : Membre au sein du groupe des experts travaillant sur la révision du recueil des politiques concernant le patrimoine mondial.

– ICOMOS : Participation à l’étude « Combler les lacunes :
un plan d’action pour le futur » concernant la région Afrique sur la situation de la liste du patrimoine mondial et des listes indicatives sur cette région ; Evaluation des propositions d’inscription sur la liste « Patrimoine Mondial » de l’UNESCO ; Participation à la réunion organisée par l’ICOMOS sur la « Reconstruction ». 

– GIZ : Projet CoMun. Appui aux institutions de la jeunesse : Organisation de 5 ateliers de diagnostic et de conception participatifs. Gouvernance Locale et participative au Maghreb : Publication sur les métiers traditionnels du bâti ancien.

l’expérience « El Houma Khir »

« El Houma Khir » est un atelier de co-conception et de co-production d’espaces publics inclusifs. Le projet a été soutenu par Le Conseil Arabe des Sciences Sociales sous les auspices de l’Agence Suédoise de Coopération Internationale pour Développement (SIDA) (Projet présenté dans Archibat n°42, p. 14 – 16). 

Cette expérience avait plusieurs objectifs : réconcilier les jeunes avec leur quartier et leur ville, renforcer leur pouvoir d’investir certains espaces publics de leur ville en leur donnant la possibilité de participer à la conception d’espaces urbains inclusifs qui seront utilisés par tous toute l’année et tisser des liens de collaboration entre les jeunes et les acteurs urbains locaux. Municipalité, institutions gouvernementales, société civile, académiciens collaborent pour l’amélioration et la création d’espaces urbains pour tous, pour la conception de trois espaces urbains choisis en menant une recherche sur l’usage, la formation et le processus de création d’espaces publics et leurs enjeux.

Article paru dans Archibat n°47 – Août 2019

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