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Femme et architecte
Installée à son propre compte en Tunisie : Une équation impossible ?

Il est des métiers que l’on a toujours considérés comme des métiers d’hommes. L’architecture en fait partie. Il a fallu attendre la fin du 19ème siècle, en Europe et Outre-Atlantique, pour que les femmes aient accès aux Écoles d’Architecture alors que les hommes étaient académiquement formés à cette profession depuis plus de 600 ans. Qu’en est-il aujourd’hui, en Tunisie, de la pratique libérale de la profession par les femmes, sachant qu’elles représentent, à l’heure actuelle, plus de la moitié des étudiants de l’École Nationale d’Architecture. C’est un sujet qui me tient réellement à cœur depuis longtemps déjà. En 1996, j’avais déjà donné au Credif1 une conférence sur le sujet. J’attends impatiemment qu’une recherche académique soit menée sur l’histoire des architectes en Tunisie et son évolution, particulièrement vues sous le prisme des femmes. 

L’article qui suit n’a aucunement la prétention d’être une analyse exhaustive et encore moins un travail scientifique. Il est la simple relation de mon vécu au sein de la Profession. Je m’excuse d’avance auprès de toutes celles que je n’aurais pas citées par oubli, méconnaissance ou manque d’informations.

Les premières diplômées

Si la première femme au monde, une islandaise, a été diplômée en 1890, Il a fallu attendre 1971 pour avoir la première femme architecte de Tunisie : Zeineb Mizouni Haddad. Côté hommes, le premier Tunisien à avoir obtenu son diplôme d’architecte a été Jos Cohen en 1937, suivi près de quinze ans plus tard, par Olivier Clément Cacoub (51) et Taieb Haddad (55). Avant les diplômés, et même parallèlement à eux, de nombreux architectes dits » tolérés », inscrits à la colonne B du Conseil de l’Ordre, exerçaient le métier sans être diplômés. D’autres, étaient inscrits à la colonne C, celle des architectes autorisés à exercer en Tunisie sans avoir la nationalité tunisienne, comme exigé par la loi. Ces colonnes ont été instituées par la loi du 22 mai 74 portant organisation de la Profession d’architecte.

Quand je fus diplômée en 1979, neuf consœurs m’avaient précédée dont trois étrangères mariées à des Tunisiens. Deux d’entre elles avaient pour conjoints des architectes. Dans la Profession, les couples d’architectes ne sont pas rares, et souvent, faire équipe avec son conjoint a été un facteur facilitateur de la décision d’exercer le métier en libéral. Ce ne fut pas le cas des premières diplômées mariées à des architectes, telles Fethia Ben Abdallah, Alia Mimita, Samira Bel Hadj ou Amina Moalla Ben Hadid, mariées à des confrères mais qui ont toutes choisi la fonction publique. Samira Bel Hadj a été Ministre de l’Équipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du Territoire de novembre 2004 à août 2008. Au sein de ce même ministère, citons une autre consœur Raoudha Jebari Larbi (87), jusqu’à très récemment  Directrice de l’Urbanisme au Ministère de l’équipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du Territoire.

Le Ministère de l’Équipement attirait toutes ces jeunes diplômées en leur proposant des carrières à responsabilités rapides, moins créatives mais intellectuellement motivantes. Elles ont joué, selon des témoignages recueillis, un rôle important dans la promotion de la femme architecte, en adoptant une attitude solidaire vis à vis des consœurs ayant ouvert leurs propres agences et voulant obtenir des projets des Bâtiments Civils. 

Le District de Tunis (Amina Moalla Ben Hadid), l’ASM (feue Samia Akrout Yaïche, Faïka Bejaoui et moi-même) et l’ARRU (Raja Fendri Aouali, Inchirah Hababou Allagui) furent aussi des établissements attractifs pour les jeunes femmes architectes et urbanistes. Les municipalités en ont aussi recruté beaucoup mais plus tardivement car les premiers postes étaient déjà occupés par des confrères. 

L’INP, quant à lui, a été le mauvais élève du recrutement d’architectes et par là même, de femmes architectes. Aujourd’hui, avec le doctorat en Architecture et le statut de chercheur qu’il attribue, la situation devrait changer.

Mon expérience personnelle

L’ASM a été pour moi un véritable creuset de formation et d’épanouissement professionnel. C’est un organisme qui répondait à toutes mes attentes : travailler entre les échelles urbaines et architecturales et contribuer à la conservation de ce patrimoine urbain exceptionnel qu’est la Médina de Tunis. Le prix Aga Khan d’Architecture Islamique que nous avons reçu en 1995, pour le projet Hafsia 2, est venu couronner cette première tranche de ma vie professionnelle. Malheureusement, le statut de l’Association posait problème pour une suite de carrière sereine et pérenne. Aussi, j’ai fait le choix de postuler à un poste d’assistant à l’ITAAUT, après y avoir enseigné six ans comme architecte contractuelle. L’ASM a été l’organisme qui a le plus recruté de femmes architectes et je ne suis pas peu fière de pouvoir dire que j’ai personnellement apporté ma pierre à l’édifice du recrutement des femmes architectes dans cette institution. Pour l’anecdote, je raconterais que feue Samia Yaïche a failli essuyer un refus le jour de son entretien d’embauche car elle s’était présentée enceinte au neuvième mois. Heureusement que la solidarité féminine était présente ! Elle y a fait toute sa carrière, en a été la Directrice générale et l’on peut dire sans se tromper, que c’est l’architecte qui a le plus apporté à l’Association. 

Aujourd’hui encore, trois femmes architectes chapeautent l’ASM et tiennent le coup malgré toutes les difficultés posées par son statut, toujours pas résolues à ce jour.

On dit que quand une institution se féminise, c’est qu’elle est moins attractive pour les hommes. Il y a probablement de cela mais il y a également, à mon avis, des critères de choix de carrière différents entre les hommes et les femmes : le salaire, la stabilité, la plus grande disponibilité pour la famille. 

– Le salaire de la femme continue à être perçu comme complémentaire de celui de l’homme. 

– La stabilité est une garantie pour une mère de famille. 

– Une plus grande disponibilité est souvent nécessaire pour faire face à l’éducation des enfants, tâche qui incombe généralement aux femmes qu’elles travaillent ou non. 

Au risque de me le faire reprocher par mes confrères du genre masculin, je dirais également l’altruisme et un ego différent. 

Pour être un architecte bâtisseur, il faut de l’ego. Il faut vouloir montrer ce que l’on sait faire, qui on est et assumer de laisser sa trace dans le paysage bâti des générations futures. Si l’ego est à renforcer pour la plupart des femmes architectes, il faut conseiller aux architectes en général, plus d’altruisme. On construit pour les autres et le bien-être de tous. Notre métier est d’utilité publique, aussi doit-on y mettre plus d’altruisme. 

L’ITAAUT a été ma deuxième famille professionnelle. Une famille qui s’agrandit tous les jours par le nombre d’étudiants que l’on a encadrés. J’y ai passé vingt ans. Quand j’ai commencé à enseigner en 1982, il n’y avait que Marguerite Djerbi (78) qui m’avait précédée comme enseignante architecte. Nous avons été vite rejointes par Najet Hedhly Boubaker (83), qui fut la première directrice de l’Ecole, suivie quelques années plus tard par Najla Allani (94), très récemment nommée Directrice Générale du CrEdif. Heureusement les plasticiennes étaient là pour féminiser le corps enseignant dans les ateliers. Le département architecture ne comprenait à l’époque que 300 étudiants et 30 enseignants. L’enseignement de l’architecture était assuré soit par des assistants et maîtres-assistants, soit par des architectes patrons d’agence. L’ambiance des ateliers était marquée par ces mandarins de l’architecture sans traumatiser la jeune et nouvelle enseignante que j’étais. Au contraire, ils m’ont vite adoptée et intégrée dans leur groupe. Leur confiance m’a permis d’être élue comme membre du 7ème COAT en 1987, en tant que vice-présidente. J’étais la seule femme de ce conseil qui comprenait neuf membres. Fathia Ben Abdallah avait été, elle, vice-présidente du cinquième Conseil de l’ordre. Vice-présidente, une place honorifique mais à l’ombre d’un homme….

A l’ITAAUT également, des responsabilités m’ont vite été confiées : membre du conseil scientifique, coordinatrice des diplômes et des stages, puis, après mon recrutement, directrice des études, membre de la commission des équivalences, membre de la commission de recrutement. En 1995, avec Ali Cheikhrouhou, directeur de l’ENAU, nous avons mis en place les études doctorales. Je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer… Ai-je des regrets de ne m’être pas installée à mon propre compte ? Je crois que non. Mon seul regret, c’est de n’avoir pas plus conçu et réalisé de projets. Les enseignants architectes devraient avoir légalement la possibilité de faire de l’architecture. L’expérience du terrain leur donnerait des outils supplémentaires pour leur enseignement en atelier.

Aujourd’hui, à l’ENAU, une très forte majorité des enseignants d’architecture sont des femmes. Quel impact peut-on attendre de cette féminisation ? Personnellement, j’espère que cela donnera des ailes à plus de femmes architectes pour ouvrir leurs propres agences. Rien ne me donne autant de satisfaction que quand l’une de mes anciennes élèves me dit que j’ai été un modèle pour elle.

Que signifie « Faire de l’architecture » ?

La signification classique de « faire de l’architecture » est de concevoir des projets et de les réaliser. Cependant, une formation en architecture peut mener à plusieurs autres formes du métier : l’aménagement du territoire, la gestion urbaine, la conservation du patrimoine, le design, la décoration, l’enseignement, l’édition de livres et de revues spécialisées, etc….Une forme d’exercice du métier ne peut pas primer sur les autres. Les architectes ont un rôle à jouer dans tous les secteurs de la production du cadre de vie des citoyens. C’est une grande responsabilité ! 

De nombreuses femmes architectes ont fait leur propre choix d’exercer autrement leur profession dans le secteur libéral : en faisant du design mobilier ou de produits (Myriam Ben Rachid Mestiri, Héla Annabi, Emna Ben Miled, Chacha Athallah, Emna Bouraoui Ben Amor et sa partenaire Yosr Boushaba), de la conservation de bâtiments historiques (Selma Hamza Chouikha), de la céramique (Chacha et Alia Sellami), de la décoration (Emna Ben Miled), de l’édition (Amel Souissi Talbi), de la galerie d’art et décoration (Fériel Mezghani Denizot), et même du décor de cinéma (Myriam Ben Rachid Mestiri). 

Certaines se sont essayé à l’exercice libéral à un moment ou un autre de leur vie professionnelle, s’attaquant à des projets hôteliers, des bâtiments civils ou se limitant à l’habitat individuel, et ont fini par trouver une voix qui leur est propre.

La force des traditions et des habitudes

La structure sociale tunisienne reste discriminante pour les femmes malgré tous les apports de Bourguiba. Le rôle déterminé pour la femme reste celui de femme au foyer et de mère de famille. Certes, depuis deux ou trois décennies, les femmes ont occupé une part du monde du travail mais, en grande majorité, plus pour des raisons économiques que par volonté d’indépendance ou de réalisation de soi. Même les vocations se devaient d’avoir une coloration féminine : sage-femme, couturière, esthéticienne, à la limite institutrice. Combien a-t-il fallu de courage et de détermination aux premières femmes médecins, avocates, pilotes,… et architectes ? Il a fallu passer outre les interdits et le regard que les autres portent sur soi, mais également dépasser ses propres appréhensions et blocages dus à l’éducation. 

L’éducation des petites filles explique souvent le manque d’audace qu’elles ressentent pour affronter un monde nouveau auquel n’a pas été préparé le Deuxième sexe, dixit Simone de Beauvoir. Ce processus de discrimination éducationnelle a été parfaitement analysé et décrit par Elena Gianini Belotti dans son essai sociologique « Du côté des petites filles » (Éditions des femmes, Paris 1974). Les petites filles ont joué à la poupée, à la dînette, ont secondé leurs mamans dans leurs tâches ménagères pendant que les garçons ont fait l’apprentissage des jeux de construction, des sports d’équipe et du vélo qui donne des ailes. Le monde a changé depuis l’avènement de l’informatique, me direz- vous. Oui, mais pas pour tout le monde. A peine un quart de la population a accès à internet dans les régions dites intérieures de la Tunisie. C’est ce monde d’hommes, taillé sur mesure pour les hommes, que les pionnières de l’architecture ont dû affronter, en Tunisie comme ailleurs : une corporation, une administration, des entreprises et des corps de métiers machistes qui ont si longtemps évolué dans l’absence totale de la gente féminine.

Les pionnières

En 1982, une première consœur se lance : Saloua Jazi. Selon ses propres dires, elle a été encouragée par deux hommes : son père et un ami architecte de son père, Si Taieb Haddad. Tous deux lui ont dit en la voyant chercher un emploi : « Fonce, ouvre ton agence ! Nous sommes derrière toi. » Forte de leur appui, elle s’installe et, toute contente, va se présenter à deux confrères voisins. Quel ne fut son étonnement face à leur attitude négative et décourageante ! « Une femme ! S’installer à son propre compte ? » De l’inconscience ou de la folie selon eux ! Ils ne réussirent fort heureusement pas à l’en dissuader. Saloua Jazi sera très vite suivie par quelques autres : feue Azza Bel Hadj Amor (84), qui, après une expérience à la Société des Berges du Lac, décide de se mettre à son propre compte, Myriam Ben Rachid (84) qui s’associe à Héla Annabi (83), Fériel Ben Romdhane el Fahoum (83) avec son cousin feu Omar Bouderbela, Hayett Sakka-Ouenna (84) après avoir quitté l’administration, … et j’en oublie certainement d’autres auprès desquelles je m’excuse.

Leurs carrières ont été inégales dans le temps comme dans le nombre de projets réalisés. Elles n’avaient pas eu la chance de bénéficier d’une nouvelle politique de concours qui va se mettre en place fin des années 90. 

La deuxième vague

J’ai eu le plaisir de connaître celles qui vont suivre comme étudiantes à l’ITAAUT et c’était une véritable fierté à chaque fois de les voir s’imposer par la qualité de leur architecture : feue Selma Fillali (86), qui nous a quittés trop vite mais qui nous a laissé un bel héritage architectural, Salwa Mili (86), Ibtissem Ben Cheikh Daoud (90) et Emna Latiri (91). 

Dans les années 90, j’ai souvent représenté le Ministère de l’Enseignement Supérieur dans les jurys de concours d’architecture. Ces femmes architectes se battaient et tentaient leur chance avec sérieux et compétence. Au niveau d’un jury de concours, mon jugement ne pouvait tenir compte du genre du candidat. Seule la qualité du projet devait être jugée. Cependant, je veillais à ce qu’il n’y ait pas d’attitude discriminatoire à l’égard des femmes. 

En avant-garde de cette deuxième vague, des noms s’imposent comme des talents reconnus : Chacha Atallah, Fériel Lejri sans oublier
Memia Taktak, architecte d’intérieur. Hormis Selima Ladari, j’avoue moins bien connaître les plus jeunes des consœurs qui exercent aujourd’hui et qui ont une excellente réputation sur la place pour la qualité de leur architecture : Inès Dahmouni, Nawel Laroui, Souleïma Fourati, Alya Bouzid et le trio AREA architectes, Khadija Farah, Zeineb Hariga et Azza Settari. La création de groupements de femmes architectes est un phénomène nouveau mais qui fera certainement boule de neige dans l’avenir : l’union fait la force. Je remercie Archibat de nous permettre de découvrir tous ces talents ou de mieux les connaître à travers ses publications.

Vers plus d’équité

Je veux faire de l’égalité des chances et de la promotion des architectes femmes dans l’exercice de leur profession mon cheval de bataille pour les années à venir. Je me propose pour cela d’organiser avec W4dev (Women for développement), un réseau œuvrant pour « l’empowerment » des femmes Tunisiennes, des cycles de formation pour les pousser à s’engager dans l’exercice libéral de la profession, en dépassant leurs blocages, leurs peurs, leurs inhibitions. 

Ce problème de l’inégalité homme/femme dans l’exercice de la profession d’architecte n’est particulier ni à la Tunisie, ni aux pays arabes ou musulmans. C’est un problème que vivent toutes les consœurs, même celles des pays les plus évolués. Si en Europe, les femmes représentent plus de 40 % des diplômés des écoles d’architecture, elles restent peu nombreuses à diriger leur propre agence. En 2015, en France par exemple, il y avait seulement 29 % de femmes inscrites à l’Ordre et une femme seule à la tête d’une agence restait une exception. Pour remédier à cette situation, des prix d’architecture spécifiques aux femmes ont été créés. N’est-il pas temps d’en faire de même en Tunisie ?

Texte : Achraf Bahri Meddeb, architecte-urbaniste

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