fbpx

Leïla Ammar
Architecte et historienne

Etudes et premières années de la vie professionnelle

J’ai commencé mes études d’architecture à l’ITAAUT1, à Bab Sidi Abdessalem en septembre 1976. Au lycée, la littérature, le dessin, l’art en général, la philosophie, la politique avaient l’air de se conjuguer dans ce que j’imaginais être l’architecture, quelque chose de pluridisciplinaire, d’intellectuel et de concret à la fois. L’ITAAUT que nous partagions avec la section Beaux-Arts était un lieu ouvert et créatif et un moment extraordinaire. Y coexistaient des espèces militantes de gauche, maos, communistes, écologistes, mais aussi des islamistes, des nationalistes arabes, des nationalistes démocrates et des étudiants qui se désintéressaient totalement de la cause politique. Dans les ateliers l’air était au « retour à la ville ». Nous croisions l’histoire, l’analyse architecturale et urbaine, la typologie, la construction, les théories de l’urbanisme, la philosophie politique de la ville. Avec nos camarades des Beaux-Arts nous fréquentions les ateliers de modèle vivant, de céramique, de photo et de sculpture. Les enseignants dont je revois certains quarante ans après, partageaient avec nous leurs réflexions, leurs expériences et leurs convictions. 

La bibliothèque était notre demeure et nous partions à travers les rues Sidi Abdessalem et Halfaouine voir l’architecture et acheter des livres aux bouquinistes de la rue Zarkoun. Dans les AG les différentes factions s’engueulaient, on allait manifester en grands rassemblements à la fac des Sciences et on pensait l’architecture comme moyen socialement signifiant de transformer démocratiquement le monde. Les années de formation à l’ITAAUT ont marqué pour moi une attitude envers le savoir, l’institution, la définition même de l’architecture et du rôle de l’architecte ainsi que les goûts qu’elles m’ont donné et confirmé pour les villes, toutes les villes, pour l’histoire, le dessin, la critique, la construction, les livres, promenades, voyages, débats …Une formation très située qui explique en partie ma réticence vis-à-vis de l’exercice professionnel au sens conventionnel, même si j’ai pu pratiquer un temps.

Le voyage au Caire

Au sortir de l’école, mon diplôme d’architecte en poche, je suis allée à Paris poursuivre des études à l’école d’architecture de Versailles qui dispensait un certificat « Villes Orientales » où j’ai choisi l’Atelier du Caire. Ces quelques années ont été complémentaires de ma formation initiale et fondamentales. Le voyage au Caire (1986-1989), a été un moment révélateur extraordinaire . J’ai découvert une ville-monde, magique, attachante, exigeante. J’ai connu l’immersion dans la ville et le terrain arpenté des jours entiers. J’ai appris et pratiqué l’analyse des tissus urbains in situ, le contact et l’approche des habitants, les méthodes d’aménagement des quartiers anciens du Caire Fatimide, l’histoire urbaine à l’IFAO2 et l’échange et le partage avec les historiens et archéologues.

En 1990, avec Philippe Panerai, architecte urbaniste, j’ai fondé un atelier d’architecture, d’urbanisme et de paysage au sein duquel j’ai conçu et piloté des projets d’urbanisme et des études d’aménagement urbain et de paysage pendant 7 ans. Cette expérience professionnelle a couvert des échelles diverses, du projet urbain au dessin des espaces publics et des techniques d’organisation d’une trame foncière aux règles d’architecture qui bordent une voie. Ces années ont constitué pour moi un tournant, une bifurcation de l’architecture stricto sensu vers la ville, de l’objet architectural vers la question urbaine. Et en cela la rencontre avec Philippe Panerai professeur à l’école d’architecture de Versailles et praticien, mais aussi avec les enseignants de l’Atelier du Caire, Sawsan Noweir architecte et Jean-Charles Depaule sociologue, a été un jalon fécond et décisif et une ouverture à la pensée de l’urbain. Parallèlement au travail à l’atelier, je me suis intéressée à l’écriture et à la recherche, activités plus autonomes et surtout plus en prise avec l’idée que l’architecture est une culture curieuse avant d’être un métier. Ainsi, j’ai soutenu mon DEA à l’EHESS3 à Paris sur « Tunis et la Goulette 1860-1930 » et j’ai assuré des contrats de recherche au laboratoire LADHRAUS4 de l’école d’architecture de Versailles sur les thèmes des tissus urbains, de l’eau dans la ville et de l’histoire urbaine.

Les années tunisiennes, enseignement, recherche et écriture

De retour à Tunis fin 1997, j’ai rejoint l’ENAU5 où j’ai commencé à enseigner l’histoire de l’architecture moderne, un cours passionnant que j’ai partagé avec mes étudiants de 4ème année plus de 20 ans. Parallèlement, je menais des activités d’expert-consultant auprès de bureaux d’études d’urbanisme et d’architecture. L’enseignement est affaire de pédagogie et de doigté, mais cela ne vient pas tout de suite. D’abord, on a tendance à reconduire plus ou moins bien l’enseignement qu’on a soi même reçu. Il faut plus de temps et une décantation active pour se forger une philosophie personnelle des finalités et des moyens de l’enseignement. L’architecture, l’histoire et le projet urbain dans son caractère critique concentraient mes motivations. Je conçois l’enseignement non comme une répétition figée, mais comme un questionnement productif du statu quo qui favorise le projet comme production « cherchante » et pas comme il est convenu d’admettre comme une culture de la solution. Qu’il s’agisse d’un édifice ou d’un projet urbain, il faut oser mêler les compétences, les domaines et les points de vue. Sortir de l’isolement disciplinaire, intensifier les apports théoriques et historiques, intégrer dans les cursus le questionnement des acteurs de la ville et de l’architecture. C’est ce que je tente de mettre sur pied à l’Enau depuis des années, mais ce n’est pas facile car cette expérimentation signifie du travail et des angoisses et surtout, parce que le déni, les réticences et les habitudes font obstruction. Je me suis sentie parfois seule à ramer à contre-courant à l’Enau, prise entre un département d’urbanisme étanche, dont les méthodes et les outils ne me convenaient pas, et une école d’architecture autocentrée sur la science architecturale et la célébration du projet. Ce sont moins les bâtiments comme objets qui m’intéressent que tout l’environnement construit dont fait partie l’architecture : la ville, l’espace public, le paysage, les villages, le rural, tout !…

En 2005, j’ai mené pendant 4 ans un atelier de projet urbain sur le quartier de la Petite Sicile à Tunis avec les étudiants de 5ème année. Les étudiants sensibilisés ont pris à bras le corps les réalités urbaines, architecturales et sociales pour les traduire dans leurs propositions. Ils ont compris alors que la réalité architecturale dépend de toutes sortes de logiques externes, qu’elle engage la politique, l’économie, l’histoire, les techniques, l’esthétique, les usages etc …

En 2007, j’ai soutenu mon doctorat en architecture à Paris sur le thème de la rue et de l’espace urbain à Tunis au tournant du siècle (1835-1935). Inscrite dans la continuité des publications des articles et des livres que j’ai publiés, cette recherche doctorale a constitué une étape passionnante dans mon parcours.

Ecrire, publier, exercer son activité critique, observer, fait partie de mes combats quotidiens opiniâtres.

Je suis une architecte qui paradoxalement ne construit pas et une historienne qui aime la vie et pas les vieilleries. Transfuge de l’architecture vers la ville, j’ai poursuivi mes pratiques professionnelles jusque dans les années 2003-2004 avant de me consacrer pleinement à l’enseignement, à la recherche et à l’écriture. A un moment, j’ai pensé qu’il était temps de poser son crayon pour réfléchir. Je crois qu’il y a plusieurs façons aujourd’hui d’être architecte. L’une d’elles est l’engagement dans la réflexion, la critique, l’écriture, la pluridisciplinarité. Réfléchir pour comprendre, observer l’architecture et la société, pour rendre un peu plus intelligible le monde tel qu’il va, se transforme, se décide, se dessine.

Aspirations

Au seuil de mes soixante ans et à quelques encablures de la fin de mon métier d’enseignant universitaire, je ne regrette pas de ne pas avoir fait œuvre architecturale. Il y a assez d’édifices qui se construisent tous les jours sur la planète. J’espère avoir le temps et l’énergie de continuer à dessiner, à écrire, à être enthousiaste, à tenter de comprendre le monde, à échanger et partager avec les autres mes luttes et mes passions.

Article paru dans Archibat n°47 – Août 2019

error: Content is protected !!
Retour haut de page