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Un Architecte, des métiers
MOHAMED HARMEL, ARCHITECTE – PHILOSOPHE/ECRIVAIN

Présentez-vous svp ? 

Mohamed Harmel, architecte de formation, auteur de deux romans, doctorant chercheur en philosophie.

Pouvez-vous nous parler de votre cursus académique et professionnel ? 

J’ai obtenu mon diplôme d’architecte de l’École nationale d’architecture et d’urbanisme, en 2013., la même année, j’ai publié mon premier roman : Sculpteur de Masques qui a reçu le prix Comar découverte… 

J’ai décidé de ne pas m’engager dans une carrière professionnelle en architecture (travail dans un bureau, dans des chantiers). J’ai entamé un master en science des lieux que j’ai interrompu et j’ai décidé de réaliser mon rêve malgré la réticence des enseignants et l’incertitude professionnelle qu’impliquerait un tel choix : entreprendre de vraies études en philosophie : j’ai donc intégré le master de recherche en philosophie des lumières et de la modernité à l’Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis qui était ouvert à une telle expérience.  Entre-temps j’ai publié mon deuxième roman : les rêves perdus de Leyla en 2016 a obtenu le prix spécial du jury Comar. 

J’ai rédigé un mémoire de mastère sur Deleuze et Kafka qui sera publié, et je suis actuellement doctorant chercheur en philosophie. Mon domaine de recherche porte sur les rapports entre philosophie et la littérature à partir de la question des limites. La thèse expose ces problèmes à partir de la philosophie de Deleuze. J’ai également entrepris un séjour de recherche à Paris 1 où j’ai approfondi mes connaissances sur le sujet…Je donne actuellement des cours de soutien aux classes de terminale en philosophie, et je travaille aussi sur de nouveaux ouvrages : romans, recueils de nouvelles, essais, qui, je l’espère, verront le jour….

Comment est né votre intérêt à la philosophie et à la littérature ?

Je suis convaincu que mon intérêt pour la littérature est né des récits que me contaient mes grands-parents. Mon grand-père paternel me lisait les mille et une nuits, et Kalila wa Dimna. Je me demandais à l’époque : pourquoi il me relit toujours les mêmes histoires ? maintenant je comprends l’importance de cette répétition. Ma grand-mère maternelle me racontait des contes tunisiens, je l’écoutais avec fascination. Ensuite, je me suis plongé dans la lecture des livres, j’ai découvert ce sentiment d’évasion dans leurs mondes fantastiques, les émotions que je ressentais en lisant (la peur, l’espoir…), ensuite j’ai commencé à écrire et à ressentir du plaisir en écrivant, jusqu’à ce que l’écriture devienne nécessité. Après ça n’a pas cessé de grandir, en termes d’exploration…

Quant à la philosophie, c’est venu très tardivement. Il faut croire qu’au bac, j’ai manqué le rendez-vous avec la philosophie, c’est pour cela que je suis indulgent avec les élèves de terminale, Ce n’est pas évident de rencontrer la philo en terminale quand on est absorbé par les exercices de mathématiques et de physique, même si en réalité la philo est tellement proche de ces disciplines… Pour ma part, j’avais très peu d’intérêt pour la matière, je n’y comprenais rien, et j’avais de mauvais résultats. Plus précisément, j’ai rencontré la philosophie par hasard, au cours de ma troisième année d’architecture, et tout à fait en dehors de l’architecture, par le biais des livres : je suis tombé sur ‘Ainsi parlait Zarathoustra’ de Nietzsche qui traînait sur la commode, et il y a eu comme un déclic. J’ai lu et relu des passages, c’était comme une découverte miraculeuse. Un événement, un tournant dans ma vie. Après j’ai commencé à lire des ouvrages de vulgarisation sur la philo, puis, je me suis constitué une bibliothèque philosophique (Deleuze, Foucault, philosophie antique…). 

Vous savez, Il fut un moment où c’était pour moi un rêve impossible de faire des études de philosophie. J’ai écrit un texte à ce propos durant mon stage intitulé « la machine broyeuse de rêves » qui a inspiré l’idée d’un roman. Ça me fait drôle de me le rappeler. Je m’estime chanceux d’avoir pu intégrer ces études après notre long parcours en architecture.

A quel moment de votre cursus avez-vous décidé de devenir écrivain ?
Vous savez, on nous recommande toujours à nous autres qui sommes dans une démarche d’écriture, de ne pas nous désigner comme des écrivains, mais comme des auteurs. Devenir écrivain, ça m’a toujours habité, depuis tout jeune, depuis le lycée, et cette aspiration ne cessera jamais de me travailler. Je n’ai jamais cessé d’écrire en réalité. Il m’arrivait d’interrompre l’écriture, mais je finissais par y revenir dès que je sentais en ma possession de nouvelles ressources, et puis j’ai toujours expérimenté des formes diverses : récits, poèmes, aphorismes…Mais la même année où j’ai découvert la philosophie, quand j’ai repris l’écriture, je crois que c’était différent, je me sentais capable d’aller plus loin, et j’ai commencé à partager mes textes avec un groupe de lecture à Taher Hadded…

Comment naît un projet de livre ? 

À partir d’une idée, d’une image de rêve, d’une métaphore onirique qui nous hante, et puis ça grandit et ça se travaille… Ces idées peuvent nous hanter des années durant, mais on y reste fidèle, et on finit par les écrire, d’une manière ou d’une autre…

De quoi parlent vos deux romans ?

Sculpteur de masque est un récit d’aventures philosophique où le héros, Sceptre d’Aigle, un jeune Indien de la tribu des Loups ricanants, exilé parce qu’il a rejeté le masque du Dieu lors du rituel, part en quête de lui-même et du mystère des masques. 

Le deuxième Roman, les rêves perdus de Leyla, est une histoire de fantômes qui se déploie dans un monde sous l’emprise d’une immense machine à broyer les rêves. Elyès, le héros, architecte stagiaire, est hanté par le fantôme de Leyla, et en perdant ses rêves, prend le bus vers la Contrée du Néant pour la retrouver…

Trouvez-vous qu’il y ait une dialectique entre l’architecture et la philosophie ?

Sans aucun doute. D’abord la philosophie elle-même est traversée par la spatialité de part en part : la métaphysique cartésienne est l’équivalent des fondations du savoir, les systèmes philosophiques sont des constructions architecturales, la critique de Kant est une géographie de la raison qui fait le tracé des limites d’exercice des facultés ; avec Gilles Deleuze et Foucault, la pensée devient une géophilosophie, autrement dit elle devient plus spatialisante que temporelle… Par ailleurs, ce que m’intéresse, ce n’est pas tant une philosophie de l’architecture ou une théorie de l’architecture qui précéderait la pratique, et creuserait l’abîme entre les théoriciens et les architectes praticiens, mais les rapports possibles entre la pensée et l’espace : pour reprendre le parallélisme absolu de Spinoza entre la pensée et l’étendue : toute modification dans la pensée entraîne une modification dans l’étendue, et inversement toute modification l’étendue agit sur la pensée, c’est ce parallélisme créateur entre la pensée philosophique et la conception de l’espace architectural qui est intéressante…Ce qui est intéressant, c’est de voir comment l’architecture peut se réapproprier l’histoire de la philosophie, et les concepts philosophiques et comment la philosophie se spatialise, et se construit… J’ai beaucoup apprécié en ce sens le travail de Mme Sellami sur le parallélisme entre les limites spatiales dans l’architecture vernaculaire et les limites dans la pensée théosophique…

En quoi la formation et le profil d’architecte étaient favorables pour ta carrière d’écrivain ? 

Je pourrais résumer cela en quelques points :

– L’exigence de créer et d’innover, et cela nous causait beaucoup de stress à l’atelier, pour moi l’écriture est une entreprise de création

– Le travail préparatoire, la documentation. L’écriture nécessite un tel travail préparatoire très exigeant

– L’aspect synthétique : il faut maîtriser des disciplines variées, théoriques, pratiques…Ce qui donne une richesse à l’écriture, c’est la présence d’une pluralité de dimensions (les lieux, la psychologie, l’histoire..)

– Apprendre à construire un projet sur le long terme, de l’esquisse, jusqu’au projet fini détaillé et constructible, ce qui m’a inspiré pour passer des écrits courts vers des projets de roman par exemple

– L’espace : l’espace a dans mon écriture la même importance que les personnages, l’espace a une âme, une mémoire…

– La construction : l’architecture et la structure complexe de l’œuvre…

Quelles seraient vos positions et propositions par rapport à l’enseignement de l’architecture ? 

Je pense que l’on doit revoir le rapport entre les sciences humaines et l’architecture, et je crois que ce rapport s’est affaibli depuis la séparation de l’école de l’institut des beaux-arts qui entretient une certaine proximité avec une faculté aussi importante que celle du 9 avril. Il faut revoir l’importance de la philosophie dans l’architecture. Personnellement, j’ai assisté à des cours du Dr. Djerbi qui doit être félicité pour avoir introduit de l’histoire de la philosophie, mais j’avoue qu’à chaque fois, je restais sur ma faim, je trouve que c’était trop concis, j’ai pensé qu’il fallait détailler davantage, aller plus dans l’exploration de l’histoire de la pensée philosophique et son rapport à l’architecture… 

Ce qui est important, c’est de faire le lien entre la démarche architecturale et la philosophie politique : telle démarche s’inscrit-elle dans le libéralisme, dans le socialisme, dans l’anarchisme ?… c’est important de politiser la conception architecturale… Tout un programme…Mais je pense que des enseignants vont déjà dans cette direction… les cours de Dr. Leila Ammar ont toujours été éclairants sur ce rapport de la philosophie aux courants de la pensée et aux bouleversements de la politique…Je pense aussi qu’il faut tenter des coopérations, des collaborations avec des laboratoires de sciences humaines, des ateliers, c’est ce que fait d’ailleurs la direction de mon laboratoire (le laboratoire de la modernité et de la diversité culturelle)… 

Un mot pour nos futurs architectes ?

L’école d’architecture est un chantier d’expérimentations, elle n’est pas une institution établie une fois pour toutes… J’ai vu des collègues devenir musiciens, d’autres chroniqueurs, certains fleuristes, écrivains, peintres, caricaturistes, et je crois qu’il faut s’interroger, se dire, ce n’est pas parce que ça n’a pas marché en architecture, mais parce que l’architecture est capable de produire cette richesse et cette diversité créatrice, qu’elle a du mal à intégrer et à incorporer par la suite du point de vue pédagogique et professionnel… Par ailleurs, il ne faut absolument pas chercher à tout incorporer à tout prix, cette liberté est souhaitable et essentielle, et on s’intègre comme on peut dans la société qui ne cesse de connaître des bouleversements… Soyons fiers des architectes tunisiens qui ont accompli des choses admirables dans leur domaine ou dans d’autres domaines…

L’identité d’architecte est une identité multiple, ce n’est pas un moule. Préservons nos rêves !

Article paru dans Archibat n°51 – Avril 2021

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