Un ouvrage pour préserver et transmettre
- Titre : La Kouba, Hammamet. Une architecture entre terre et mer
- Objet : Monographie architecturale d’une villa de villégiature (années 1930)
- Intérêt : Documenter un patrimoine habité et récent, au croisement du vernaculaire et de l’arabisant et proposer une base de conservation et de valorisation.
Quand une villa des années 1930 devient un récit architectural
Sur le rivage de Hammamet, la Villa La Kouba se dresse parfaitement intégrée à son environnement : une présence à la fois lisible, familière aux promeneurs qui la photographient depuis la plage, mais longtemps demeurée sans « texte » véritable : sans plans, sans relevés, sans archive exhaustive qui permettrait d’en comprendre la logique constructive et sa grammaire spatiale. C’est précisément ce manque, et tout ce qu’il impliquait comme risque d’effacement, qui rend aujourd’hui la parution de l’ouvrage La Kouba Hammamet. Une architecture entre terre et mer précieuse : un ouvrage-monographie qui restitue, avec rigueur et sensibilité, l’intelligence d’une demeure de villégiature du début du XXᵉ siècle et la place qu’elle occupe dans l’histoire architecturale du littoral hammamétois.
Hammamet, lumière, paysages et fabrique d’un imaginaire
Hammamet n’est pas seulement une destination balnéaire : c’est une ville où s’entrelacent héritages, usages et atmosphères. Entre la médina ceinte de remparts, des ruelles sinueuses, la blancheur des enduits à la chaux et la douceur d’un territoire longtemps structuré par les vergers, le paysage y compose une esthétique du contraste : minéral et végétal, clos et ouvert, silence et brise marine. Au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, cet « art de vivre » méditerranéen, fait de lumière franche et d’ombres nettes, a nourri un imaginaire puissant, celui d’une ville à la fois intime et offerte, dont artistes et voyageurs ont fixé les contours à travers leurs peintures, leurs récits et leurs souvenirs. Cette renommée a contribué, sous le protectorat, à attirer des résidents européens en quête de calme, de mer, d’un climat clément et d’un rapport au paysage alors perçu comme un luxe rare : vivre face à l’horizon.
Une architecture de villégiature : l’arabisance comme langage
La Kouba s’inscrit dans ce moment historique où l’architecture domestique, portée par de nouveaux modes d’habiter, se recompose au contact du site. Construite au début des années 1930, la demeure participe d’un courant arabisant : non pas une imitation décorative, mais une réinterprétation d’éléments arabo-islamiques et vernaculaires : arcs en plein cintre, coupoles, enduits à la chaux, vocabulaire ornemental, articulés à des attentes nouvelles en matière de confort, d’hygiène et de réception.
La villa exprime ainsi un dialogue subtil avec, d’une part, l’architecture traditionnelle introvertie (la maison à patio), dont elle reprend certaines logiques d’organisation et de transition ; d’autre part, avec l’habitat de villégiature extraverti, tourné vers la mer, le jardin, la terrasse, la vue : un habitat qui se donne à voir.
Ce basculement est l’un des apports majeurs de l’ouvrage : montrer comment un édifice « parle » d’une époque non seulement par ses formes, mais par ce qu’il autorise comme gestes, parcours, usages et rituels quotidiens.
La coupole : élément central de la villa
La pièce maîtresse de la villa est sa coupole qui domine l’espace central, donnant son nom à la demeure. Plus qu’un effet de silhouette, elle structure une expérience de par sa hauteur, sa fraîcheur, sa lumière zénithale et sa ventilation. L’ouvrage déplie avec précision cette intelligence climatique : épaisseur des murs, traversées d’air, lucarnes, ombre portée des grilles, filtrage des persiennes… La maison n’est pas un objet isolé ; elle est un dispositif, conçu pour négocier avec le soleil, l’humidité, les vents et surtout avec la proximité immédiate de la mer.
À l’intérieur, l’espace central fonctionne comme un salon de réception mais aussi comme un organisateur : il distribue, hiérarchise et met en relation les différents sous-espaces. Là encore, la villa raconte une époque : celle où l’on reçoit, où l’on lit, où l’on se réunit près d’une cheminée et où la lumière devient matière architecturale.
Matériaux et savoir-faire : la précision artisanale comme signature
Une attention particulière est portée aux matériaux locaux et aux gestes qui les transforment. La pierre calcaire du Cap Bon, les enduits à la chaux, les carreaux de faïence aux motifs géométriques et floraux, la ferronnerie peinte en noir, les boiseries ajourées… Tout participe d’une esthétique sobre et exigeante où la décoration n’est jamais gratuite : elle souligne une ouverture, accompagne un passage ou encore révèle un rythme.
L’ouvrage insiste sur la valeur patrimoniale de ces éléments : les chapiteaux sculptés, les encadrements, les heurtoirs, les cloutages, les motifs de grilles, les détails de menuiserie, les jeux d’ombre projetés sur les murs. Ce sont pourtant eux qui constituent la mémoire sensible d’une maison, la part la plus fragile, la plus difficile à restaurer à l’identique lorsqu’elle disparaît.
Un chantier documentaire : relever, dessiner et archiver
Ce qui donne à cet ouvrage sa portée particulière, c’est la démarche qui le fonde. La villa ne disposant pas de documentation complète, il a fallu tout reconstituer par des relevés, les plans, les coupes, les élévations, établir un inventaire des détails, les photographier. Cette procédure replace le travail architectural dans sa dimension première : comprendre avant d’intervenir, décrire avant de transformer et représenter pour transmettre.
Le livre devient ainsi une archive de référence : un socle pour l’entretien futur, pour de potentielles restaurations et plus largement pour la reconnaissance d’un patrimoine récent trop souvent négligé. Ces édifices du XXᵉ siècle et notamment ceux du littoral et qui structurent pourtant l’image de nos villes, portent en eux une histoire sociale, culturelle et paysagère.
Dans un contexte où la mondialisation tend à uniformiser les formes et à accélérer l’oubli des savoir-faire, La Kouba Hammamet propose autre chose qu’une monographie : une méthode, un regard et une exigence. Il rappelle qu’une architecture durable (au sens profond) naît d’une alliance : respect du site, intelligence climatique, matériaux adaptés, artisans compétents, détails justes et surtout cohérence entre forme, usage et paysage.
Cet ouvrage invite à considérer la villa non comme une exception isolée, mais comme un exemple d’une architecture de villégiature qui a su traduire un territoire, dialoguer avec des traditions, intégrer des innovations et traverser près d’un siècle au bord de la mer.
Auteure : KHIARI Noura, Architecte, docteure en Architecture (ENAU), maître-assistante Université de Carthage.
Crédit photos : KHIARI Noura














