Un paradoxe tragique : inondations dans un pays assoiffé
La Tunisie est classée parmi les pays les plus pauvres en eau au monde, avec des ressources renouvelables ne dépassant pas 450 m³ par habitant et par an, bien en deçà du seuil de rareté absolue fixé à 500 m³. Pourtant, chaque épisode pluvieux intense révèle notre impuissance à gérer ce qui devrait être une aubaine. Les images des rues transformées en torrents, des habitations inondées et des infrastructures endommagées sont devenues malheureusement familières. L’eau, au lieu d’être une bénédiction, se transforme en fléau, puis disparaît dans la mer ou s’évapore, sans contribuer à recharger nos nappes phréatiques surexploitées.
Une vulnérabilité accrue, mais un potentiel décuplé
Les scientifiques sont formels : la région Méditerranéenne est un « point chaud » du changement climatique, touchée à plus de 70% par ses effets plus sévèrement que beaucoup d’autres régions du monde. Pour la Tunisie, cela se traduit concrètement par une dualité cruelle : des sécheresses plus longues et des épisodes pluvieux plus courts, mais d’une violence extrême, dépassant parfois 300 ou 400 ml.
Ce n’est plus une anomalie, c’est la nouvelle norme. Notre vulnérabilité est donc double : stress hydrique structurel et chocs climatiques ponctuels dévastateurs. Pourtant, dans ce tableau alarmant se cache une opportunité inouïe : ces volumes d’eau exceptionnels représentent une manne capable de recharger massivement nos réserves, si nous savons les capter.
Subir la nouvelle intensité, ou la valoriser ? Le choix est stratégique
Avec de tels cumuls, l’approche traditionnelle de « drainage rapide vers la mer » est une abdication économique et environnementale. Elle aggrave les dégâts et gaspille une richesse liquide vitale. Une pluie de 400 mm sur une zone urbanisée de 100 hectares, c’est près de 400 000 m³ d’eau qui s’écoulent, chargés de pollution, vers la mer. La même eau, gérée intelligemment, pourrait irriguer des centaines d’hectares de terres agricoles ou recharger une nappe phréatique pour des mois.
L’intensité des précipitations n’est pas qu’une menace pour nos infrastructures ; c’est un test pour notre capacité d’innovation et de résilience.
Pilier d’adaptation : des solutions concrètes pour une pluie utile
Face à cette nouvelle donne, la réponse doit être tout aussi radicale et adaptée :
1. Optimiser la méga-capture :
o Sur les grands bassins versants : Moderniser et sécuriser les réseaux de dérivation vers les grands barrages. Développer une nouvelle génération de barrages écrêteurs de crues et de bassins de rétention stratégiques en amont des villes.
o Dans l’urgence : Prévoir et aménager des zones d’expansion de crues contrôlées pour les épisodes exceptionnels, où l’eau peut être stockée temporairement et s’infiltrer sans danger.
2. Développer une hydrologie urbaine agile :
o Récupération massive : Rendre obligatoire les systèmes de rétention et de récupération sur toutes les grandes surfaces (centres commerciaux, zones industrielles, complexes sportifs). Chaque toiture doit devenir un point de collecte.
o Infrastructures spongieuses : Généraliser les chaussées réservoirs, les parkings drainants, les noues végétalisées profondes et les citernes d’infiltration souterraines à l’échelle des quartiers. L’objectif est que la ville absorbe le premier choc de la pluie, comme une éponge.
3. Anticiper par la gouvernance et les données :
o Cartographier en détail les zones à risque et les flux pour une intervention ciblée.
o Revoir les normes de construction des réseaux d’assainissement en intégrant les nouveaux modèles climatiques (pluies de période de retour plus courtes mais plus intenses).
o Créer un observatoire national des eaux pluviales pour quantifier le potentiel de récupération et suivre les projets.
Conclusion : Faire de l’intensité climatique notre alliée
Le changement climatique redessine la carte des risques, mais aussi celle des opportunités. Ces précipitations de 400 ou 500 mm, symptômes du dérèglement global, peuvent devenir le levier de notre sécurité hydrique. Elles nous offrent des volumes qui, bien gérés, atténueraient considérablement le stress hydrique.
La Tunisie a la chance, dans sa vulnérabilité, de disposer d’une ressource tombant du ciel en quantité parfois phénoménale. Valoriser au lieu de subir n’est plus une option, c’est une stratégie de survie et de souveraineté. En transformant chaque averse violente en réserves utiles, nous ne nous adaptons pas seulement au changement climatique : nous le mettons au service de notre avenir.
Texte : Abdelmalek GHANNEM,CEO chez sté industrielle de blocs SOIB-SA










